SECRETS

JULES KROLL, LE DETECTIVE MULTINATIONAL

Vincent Nouzille -  03/12/1992  - L'Expansion 
 

Cigare cubain et chemise new-yorkaise : Jules Kroll a l'allure propre et classique d'un riche avocat d'affaires de Manhattan. Mais un détail trahit cette image rassurante de quinquagénaire bonhomme : ses bretelles sont décorées alternativement de diables et de hiboux...

Jules Kroll - détective financier de son état - est un oiseau de nuit. Un rapace particulier : il traque l'argent en col blanc et gants blancs. Mais démoniaque pour ses cibles! Il a déniché les comptes en Suisse de Ferdinand Marcos, les villas de Jean-Claude Duvalier, les sociétés écrans de Saddam Hussein ou de l'ex-président brésilien Fernando Collor, destitué fin septembre. Il a fouillé dans les comptes de Jimmy Goldsmith, ou dans les cascades financières de Vincent Bolloré, à l'affût de la moindre illégalité. Et, depuis avril dernier, il envoie chaque mois à Boris Eltsine les résultats de ses recherches sur les milliards détournés par d'anciens communistes soviétiques.

Le tableau de chasse est impressionnant (voir encadré pages 82, 83 et 84). Pour qui roule-t-il? A cette question, Jules Kroll, de passage à Paris, sourit : Pour mes clients , lâche-t-il. Qui sont ils?

Des grandes entreprises, des banques, une douzaine de gouvernements.

Peu de personnes physiques et pas de noms. Depuis que cet ancien procureur a créé son cabinet de détectives à New York en 1972, la confidentialité est la clé de sa réputation et de sa réussite.

Plus de 10 000 dossiers traités, 12 bureaux dans le monde, 220 enquêteurs et un chiffre d'affaires de 54 millions de dollars l'an dernier, le cabinet privé Kroll Associates domine le monde du renseignement économique, par sa puissance d'investigation et ses méthodes d'analyses financières. A un coût élevé : 15 000 francs environ la journée d'enquêteur. Mais aucune porte capitonnée, aucun prête-nom, aucun secret bancaire ne semble lui résister. Comme à Paris, mi-octobre, avocats ou dirigeants des plus grandes entreprises se précipitent pour écouter, curieux et inquiets, les conférences privées du superdétective Jules Kroll, l'homme qui peut tout savoir sur vos ennemis... ou sur vous!

L'avocat des victimes d'opa. Cordonnier bien chaussé, il cultive d'abord son propre mystère. Le logo de Kroll est un curieux labyrinthe... dont on ne sort pas. Ses bureaux parisiens sont protégés par des caméras. La plaquette de présentation des activités du cabinet énumère, avec l'élégance floue d'une banque d'affaires, les missions : enquêtes déterminantes dans l'évaluation des entreprises et de leurs dirigeants, dans le cadre de fusions-acquisitions . Cette spécialité s'explique par le fait que, avant de traquer l'argent des dictateurs, Kroll a réalisé sa fortune durant les années 80 en participant dans les coulisses à la plupart des grandes OPA. Dans 90 % des cas, pour défendre les firmes attaquées , précise Jules Kroll, qui aime conserver une image d'avocat des victimes, surtout quand il faut mettre ses mains dans les poubelles du capitalisme.

Le groupe de publicité britannique BMP dépensa 4 millions de francs pour que Kroll fouille dans les comptes du français BDDP, qui tentait de le racheter en 1989. Tout juste ont-ils déniché que nous n'avions qu'une option sur notre filiale en Allemagne, et pas encore le contrôle direct , se souvient Jean-Claude Boulet, le patron de BDDP. Mais le français lâcha prise.

UN MARCHé de l'ouest à l'est. C'est Bernard Arnault qui fit travailler Kroll en France pour la première fois à grande échelle.

Il s'agissait de déstabiliser Henry Racamier dans la bataille pour le contrôle du Groupe LVMH, de 1988 à mi-1990. Les détectives employèrent les grands moyens, se procurant des extraits de comptes, des photos de bâtiments, le détail d'opérations financières de la famille Vuitton, via Blue Bell Asia, une holding basée à Hongkong, accusée d'évasion fiscale. L'affaire empoisonna Henry Racamier pendant des mois, jusqu'à ce qu'il bénéficie d'un non-lieu mais, entre-temps, il avait perdu LVMH.

En dépit de son efficacité croissante sur ce marché, Kroll a senti venir la fin des fusions-acquisitions : elles ne représentent plus aujourd'hui que 10 % de ses honoraires, contre la moitié il y a cinq ans. Le cabinet s'est donc diversifié. D'abord géographiquement : pour mener à bien des enquêtes de plus en plus internationales, le superdétective américain a ouvert des bureaux à Londres en 1986, à Hongkong en 1988, à Paris en 1989. Cette année, l'agence s'est implantée à Tokyo, Sydney, Manille, sans compter une filiale à Miami pour suivre le continent sud-américain. Prochaine étape? Moscou , annonce Jules Kroll. Il a ensuite élargi la palette de ses compétences. Enquêtes sur des fraudes financières, la criminalité informatique, les chantages en tout genre, les escroqueries bancaires, les détournements de fonds, la dissimulation de biens - ou de dettes : Avant de poursuivre en justice, nos clients veulent savoir discrètement quelle est l'ampleur des dégâts, explique un directeur de Kroll Associates. Nous leur fournissons des photocopies des documents découverts. Mais jamais de recommandations.

 
 
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Commentaires - (1)
Pr. Dr Rachid BOUTTI 6/6/2007 Recommander 0

Un cabinet de consulting ne doit être en aucun cas être considéré, nous semble t'il, comme un tribunal international des cols bancs économiques et/ou politiques. Au plan international, ne soyons surtout pas dupes. En la matière, il s'agit le plus souvent des pots de terre contre des pots de fer Le résultats des courses est bien souvent connu à l'avance. Un expert ou un cabinet procède à un travail rigoureux en empruntant une méthodologie scientifique dans le cadre d'une obligation de moyen et non résultat. Dés lors, je vous en prie, ne surdimensionnant pas surtout notre activité et business. Dans tous les cas de figure, nous ne remplacerons pas ni la police ni le tribunal. Notre objectif cardinal n'est surtout pas de chercher les fautes lourdes et graves mais d’améliorer le pilotage opérationnel et la performance des organisations privées et publiques. Pr BOUTTI www.controledegestion.org

 
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