Cette privatisation de la CGM, c'était l'exception, la seule réussie sans bavure, disait-on. Englué dans l'aérien, Bernard Pons triomphait dans le maritime, disait-on encore. Bref, le rachat de ce joyau en perdition qu'est la CGM par la Compagnie maritime d'affrètement (CMA) était exemplaire. C'est alors que Johnny est arrivé, et tout a bien failli capoter entre Noël et le jour de l'an. Et aujourd'hui encore rien n'est clair entre les repreneurs, les deux frères Saadé.
A la différence de Johnny, son cadet, Jacques a quitté le Liban, au moment de la guerre, pour venir s'installer à Marseille, en 1978. Quand leur père disparaît brutalement, Jacques, à 21 ans, doit prendre les rênes du Groupe Rodolphe Saadé and Co., via la société Les Fils de Rodolphe Saadé. La fortune qu'il gère est née de la culture du coton dans les plaines de Syrie, et s'accroît par la suite grâce à une mosaïque d'activités, dont celle de représentation maritime.
L'aîné achète quelques bateaux pour assurer le trafic entre le Liban et les côtes de l'Afrique de l'Ouest, passe une maîtrise d'économie à Londres. Puis il s'exile en France, quai d'Arenc, sur le port de la Joliette à Marseille, où il se trouve encore, à soixante ans dans quelques jours. Il investit dans les conteneurs et dans l'informatique, qui permet de les gérer. Quant aux bateaux, il les affrète ou (depuis dix ans) se les procure en n'en finançant que 20 % grâce à un système allemand de défiscalisation comparable à celui des quirats français. « Il utilise les navires des dentistes teutons », explique-t-on alors à la CGM avec une pointe de raillerie. Les équipages : des marins philippins et des officiers d'Europe de l'Est.
Intuitif, charmeur, organisé, ce chrétien orthodoxe naturalisé français étend son petit empire. En 1995, il possédait sept bateaux il en aura quatre de plus cette année, commandés en Corée et en exploitait trente-cinq, pour un chiffre d'affaires affiché de 3,5 milliards de francs. Président de la chambre de commerce franco-libanaise, il est l'ami du Premier ministre libanais Rafic Hariri et de Jacques Chirac, qu'il accompagne en Chine.
Au départ, il n'est pas très tenté par la CGM. Fin 1994 encore, il déclarait : « Nous serions intéressés par l'achat des lignes superbes que détient la compagnie sur les DOM-TOM et l'Amérique latine, mais en aucun cas par la reprise de l'ensemble. » Deux ans plus tard, pourtant, il cède à d'« amicales pressions » : une coalition composée de l'ancien armateur Tristan Vieljeux, du maire socialiste de Lorient Jean-Yves Le Driant... et du ministre des Transports RPR Bernard Pons fait de lui le candidat favori pour l'opération, face à trois propositions concurrentes. Jusqu'à la mi-décembre, il a le soutien du très puissant lobby antillais, qui réclame un droit de regard sur la desserte de ses îles, soit sur près de la moitié du chiffre d'affaires de la CGM. Avec de tels soutiens, Jacques Saadé signe le 22 octobre l'achat de la compagnie, dont il devient président le 19 novembre.
C'est alors que Johnny se rappelle à son bon souvenir, depuis Beyrouth, en contestant formellement l'opération. Il contrôle, exactement comme son frère, 48,41 % de la CMA. Les miettes restantes du capital appartiennent à la société libanaise Les Fils de Rodolphe Saadé, détenue à 50-50 par les deux frères ; seules, dans cette dernière, six voix d'administrateurs dont celles de la femme et du beau-frère de Jacques peuvent faire pencher la balance, et encore Johnny semble-t-il contester cette dernière disposition. Bref, une situation juridique très tendue...
Le cadet récalcitrant estime qu'on ne l'a pas convoqué à temps aux réunions, et n'avoir pas été suffisamment informé. « Pensez qu'il n'a reçu que le jeudi 2 janvier le cahier des charges et les propositions de la CMA pour la privatisation de la CGM ! » fait valoir Me Georges Kiejman, l'un de ses avocats. A Paris, tout le monde semblait ignorer son opposition. Le rapport de la Commission de la privatisation vantait même « l'actionnariat stable » de la CMA ! Johnny, au contraire, craint qu'elle ne soit étouffée par le gros poisson qu'elle veut avaler. D'aucuns l'accusent, bien sûr, d'être manipulé par des rivaux évincés. Pourtant, dans une réunion de la dernière chance, le vendredi 30 décembre, Johnny Saadé s'est contenté de réserver sa position. Il a commandé un audit à KPMG, au vu duquel il décidera s'il se retire ou non de l'opération. A Matignon, on cherche toujours la formule de la privatisation sans pépins...

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