Dans son milieu, Bernard Fixot intrigue. C'est un éditeur qui déteste les éditeurs. Il ne s'en cache d'ailleurs pas. A peine était-il devenu, au début de l'année, patron de la célèbre maison d'édition Robert Laffont qu'il organisait son déménagement de la place Saint-Sulpice, au centre du 6e arrondissement de Paris et au coeur du quartier des éditeurs, pour les abords des Champs-Elysées, haut lieu du cinéma Fouquet's et de la conversation McDo.
L'intéressé affirme que c'est pour être plus près d'Europe 1 et de RTL, deux des principaux supports de promotion de ses livres. Les mauvaises langues - les gens de plume n'en manquent pas ! - chuchotent pourtant qu'il y a une autre raison plus frivole. Bernard Fixot n'aurait pas supporté l'ostracisme dont il était victime de la part de ses confrères. Pour se venger, il aurait décidé de replier Laffont sur la rive droite, celle du business.
Il vend des livres comme d'autres des mètres carrés de moquette L'anecdote est en tout cas significative. Car Bernard Fixot évolue dans le monde littéraire avec les méthodes d'un directeur de marketing d'une entreprise classique. Il semble vendre des piles de livres comme d'autres des mètres carrés de moquette. Sa cible, c'est le grand public, pas l'intellectuel, le roman de gare plutôt que l'essai à thèse. La stratégie ne plaît pas à tout le monde chez Laffont. A son arrivée, certains auteurs vedettes de la maison se sont senti des états d'âme. Quelques-uns, comme Denis Tillinac (l'auteur du Bonheur à Souillac et de romans corréziens à succès) ont claqué la porte pour rejoindre la concurrence.
Le nouveau patron de Laffont n'en a cure. Commerçant, il l'est et ne s'en cache pas. Vendre des livres, il n'a jamais fait que ça.
Magasinier chez Gallimard dès l'âge de 16 ans, il entre ensuite chez Hachette pour être vendeur- metteur à part (celui qui trie les livres avant leur diffusion), puis chez Garnier comme représentant.
Il va sillonner la France entière et acquérir une précieuse connaissance des librairies et des circuits commerciaux, dont il se servira plus tard pour lancer ses propres livres. Le voici bientôt directeur commercial chez Gallimard - la Mecque de l'édition -, fonction qu'il occupera pendant sept ans, avant de présider Editions1 et de fonder, à 43 ans, sa propre maison. L'an dernier, Christian Brégou, le PDG du Groupe de la Cité (maison mère de Laffont), cherchait un bon vendeur pour succéder à Robert Laffont, 76 ans, créateur, en 1941, de la maison qui porte son nom. Il l'a trouvé avec ce fils de policier devenu le gendre de Valéry Giscard d'Estaing (son épouse Valérie-Anne possède sa propre maison d'édition, Compagnie 12).
Depuis, à sa manière rouleau compresseur, Bernard Fixot s'emploie à secouer le cocotier de l'édition. Il est désormais à la tête d'une des premières maisons d'édition françaises : 250 titres par an, 500 millions de francs de chiffre d'affaires. Une force de frappe redoutable pour qui sait s'en servir. Gestionnaire et vendeur hors pair, il a commencé par serrer les boulons. Les Editions Fixot gagnent de l'argent : 16 millions de francs avant impôt pour un chiffre d'affaires de 120 millions, niveau de marge inconnu dans le secteur. Les Editions Laffont en gagneront donc. En quelques mois, les effectifs ont été réduits de 15 %. D'autres décisions suivront, parole de Fixot.
Chez Laffont, personne ne conteste le manager. Pour l'éditeur, c'est autre chose. Bernard Fixot a assis le succès de sa maison sur le choix d'un créneau bien particulier : il est à l'édition ce que le reality-show est à la télévision. Robert Laffont sera-t-il petit à petit contraint d'entrer dans ce moule ? Bernard Fixot donne dans les histoires de rapt (la série des Vendues, de Zana Muhsen), les témoignages d'enfants violés (J'avais 12 ans, de Nathalie Schweighoffer), les contes de fées (Le Bonheur de séduire, l'art de réussir, de la baronne Nadine de Rothschild) ou les romans d'été (Liouba, de Pierre Rey), qui dépassent souvent les 100 000 exemplaires. Pour se dédouaner, il a quand même créé deux collections, Bleu noir et Rideau rouge , qui accueillent des premiers romans et quelques pièces de théâtre. Le seul véritable auteur de Fixot, c'est Philippe Djian, dont il avait publié confidentiellement un recueil de nouvelles, Cinquante contre un, avant le succès de 37 2 le matin.
Dénicher des histoires à sensation qui égrènent le malheur des gens ne suffit pas à assurer leur succès. Fixot est aussi passé maître dans l'art de lancer et de promouvoir un livre. Grasset, entre les deux guerres, n'avait-il pas déjà compris l'importance de la publicité en littérature ? Le tiers de l'emploi du temps de Fixot est consacré à la communication. Il dépense en publicité 6 à 8 % du prix public d'un livre (deux fois plus que la moyenne pratiquée dans l'édition). Il a choisi un support privilégié, la radio - avec une prédilection pour Europe 1 -, enrageant de ne pas encore avoir accès à la télévision. Sans doute y ferait-il un malheur tant son sens de l'opportunité s'est aiguisé à force de faire reluire ses livres dans le miroir audiovisuel. Les films Jurassic Park et La Firme tiennent la vedette à l'occasion de la rentrée cinématographique ? Une voix éraillée comme un moteur de formule 1 rappellera tous les matins, aux meilleures heures d'écoute sur les radios périphériques, que ces histoires haletantes sont parues il y a plusieurs mois chez Robert Laffont. L'éditeur des auditeurs suit les premières semaines de la vie d'un livre avec l'attention d'une mère guidant les premiers pas de son enfant. Au moment du lancement du livre d'entretiens de l'abbé Pierre et de Bernard Kouchner, il remettait un coup de publicité s'il fallait, décidait une augmentation de tirage quand il sentait que le livre pouvait faire mieux à tel ou tel endroit.

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