JEAN-PIERRE DUPUY

Fin du monde : il est moins cinq

Propos recueillis par Bernard Poulet -  01/06/2007  - L'Expansion 
 

Philosophe et polytechnicien, Jean-Pierre Dupuy, après un long travail sur la philosophie des sciences et sur les sciences cognitives, réfléchit aux catastrophes qui nous menacent. Il cherche à comprendre pourquoi nous ne voulons pas - ou ne pouvons pas - voir les conséquences de ce que nous déclenchons nous-mêmes.

Qu’est-ce qui vous permet de dire que « notre monde va à la catastrophe » ?

-Je ne dis pas que la chose est certaine, mais que, si elle se produit, on pourra affirmer rétrospectivement (s’il reste encore des humains pour le penser) que telle était la destinée de l’aventure humaine. Or c’est un destin que nous pouvons choisir d’écarter. Si nous sommes engagés sur un chemin suicidaire, rien ne nous interdit d’en changer. Il existe une « horloge de l’apocalypse » (Doomsday clock), mise au point en 1947 par des physiciens atomistes qu’avait choqués Hiroshima. Elle indique le nombre de minutes symboliques qui nous séparent de minuit, c’est-à-dire de la fin du monde. L’aiguille a d’abord été fixée à sept minutes avant le moment fatal. Avec l’avènement de la bombe H, en 1953, elle a été avancée à moins deux minutes, pour revenir à moins dix-sept après la chute du mur de Berlin. Depuis janvier dernier, nous sommes à moins cinq de minuit, plus près qu’en 1947, donc. Pour trois motifs : une nouvelle ère nucléaire, caractérisée par la prolifération et par le terrorisme ; le réchauffement climatique ; la perte de contrôle de certaines technologies avancées.

Il ne s’agit donc plus seulement de la menace nucléaire ?

-Les plus grands scientifiques reconnaissent que l’humanité peut recourir à deux méthodes pour s’éliminer elle-même : la violence intestine, la guerre civile à l’échelle mondiale, mais aussi la destruction du milieu nécessaire à sa survie. Ces deux moyens ne sont évidemment pas indépendants. Les premières manifestations tragiques du réchauffement climatique ne seront pas la montée des océans, les canicules, la fréquence des événements extrêmes, l’assèchement de régions entières. Ce seront les conflits et les guerres provoqués par les migrations massives que l’anticipation de ces événements déclenchera. Une autre anticipation génératrice de guerres est liée à l’épuisement des ressources fossiles : les grandes puissances consommatrices se battront avec l’énergie du désespoir pour s’approprier la dernière goutte de pétrole et la dernière tonne de charbon, alors que, paradoxalement, nous ne devrions pas extraire du sous-sol plus du tiers du carbone qui s’y trouve encore enfoui si nous voulons éviter une catastrophe climatique majeure.

Et pourquoi ne trouverions-nous pas des réponses avec de nouvelles inventions, par exemple la fusion à froid ?

-Elle arrivera beaucoup trop tard. On frémit d’effroi lorsqu’on apprend qu’aucun scénario dressé par les organismes spécialisés ne comporte de solution réaliste pour passer le cap des années 2040-2050. S’il y a une chose que nous ne pouvons plus nous permettre, c’est de nous abandonner à l’optimisme scientiste qui compte uniquement sur la technique pour nous sortir des impasses où nous a mis la technique.

De plus, nous ne voulons pas de la survie à n’importe quel prix. La fission nucléaire se dit capable, avec les futurs générateurs à neutrons rapides, de produire de l’électricité sûre en utilisant un matériau fissile très abondant et en recyclant une partie des déchets. Soit. Mais à quel prix en termes politiques ? Choisir cette technique, c’est choisir un type de société qui s’oblige à ne faire aucune erreur sur des durées invraisemblables. Je ne crois pas que cela soit compatible avec les principes d’une société ouverte, démocratique et juste. La façon dont la catastrophe de Tchernobyl a été gérée par la nucléocratie mondiale en fournit une bien triste illustration.

Vous pensez donc que la réponse est le « catastrophisme éclairé ». De quoi s’agit-il ?

-Ce n’est certainement pas la solution à nos problèmes, laquelle ne peut être que politique. Mais c’est une attitude philosophique qui entend briser l’obstacle sur lequel achoppent les politiques de « précaution » : même lorsque nous savons que la catastrophe est devant nous, nous ne croyons pas ce que nous savons. Ce n’est pas l’incertitude qui nous retient d’agir, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver. Le 6 août 1945 est une date charnière dans l’histoire de notre espèce. Ce jour-là, l’humanité est devenue capable de se détruire elle-même, et rien ne lui fera jamais perdre cette toute-puissance négative. Ce qui nous a épargné une apocalypse nucléaire, ce serait la dissuasion. Mais la dissuasion est un jeu extrêmement périlleux consistant à faire de l’anéantissement mutuel un destin. Dire qu’elle fonctionne signifie simplement ceci : tant qu’on ne le tente pas inconsidérément, il y a une chance pour que le destin nous oublie - pendant un temps, peut-être long, voire très long, mais pas infini.

 
 
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Commentaires - (4)
Luquet 24/8/2007 Recommander 1

Le propre des scientifiques est de faire marcher leurs neurones plus que leurs pieds. L'imagination de l'homme est sans limite ; il croit pouvoir détruire la planète avec de petits feux d'artifice ou ses émissions de gaz à effet de serre. Il oublie, dans son orgueil, que la planète a une fantastique capacité de vie dépendante d'un univers totalement inconnu. Alors, si l'apocalypse est pour demain, je préfère écouter ou lire celle de Jean Yanne.

égalité 21/6/2007 Recommander 0

faire de la menace nucleaire par le terrorisme ou par des conflits majeurs entre grandes puissances un non sens en ce qui concerne la disparition de l'homme de notre planète , tout simplement ,parce que l'homme ne survivra pas aux problèmes qu'ils engendrent par le fait meme de son occupation de la planète et de sa multiplication qui sera toujours incontrolable .le métissage intégral des populations de la planète ne résoudra pas plus le problème majeur de la survie de l'homme sur notre planète car il n'évitera pas plus les conflis entre les hommes que les differences religieuses ou raciales disparues ne pourront y parvenir .en effet le seul vraie problème non solutionable selon moi est la démographie exponentielle meme si des statisticiens et autres exegètes des sociétés humaines nous prédisent un ralentissement de la démographie pour dans une cinquantaine d'années . donc en conclusion si c'est possible en la matière pas plus les philosophes ,les écologistes ou les politiques en général qui gèrent notre planète pour la majorité ne pourront changer la marche de l'humanité vers sa destruction ou de toutes autres manières a sa disparition .l'écologisme la dernière des lubies des pourvoyeurs pour notre humanité de la solution suppreme pour notre survie n'est rien d'autre qu'un etat d'esprit philosophiquement dépassable comme le sont toutes les idées saugrenues trops loins des réalités des masses d'hommes qui vivent sur notre planète . .

Sautou 21/6/2007 Recommander 0

Je pense que l'effondrement du monde développé se produira inévitablement lorsque la production énergétique mondiale annuelle nécessaire au maintien de nos activités aura cessé de grimper et basculera durablement en mode décroissant, ce qui aura lieu peut-être bientôt (voir sur Internet Peak Oil, pic pétrolier en français). Sans croissance, les équilibres déjà fragiles de nos sociétés deviennent de plus en plus instables et cette instabilité accélère les ruptures conduisant à l'implosion et à l'effondrement général.

cavalier 1/6/2007 Recommander 0

L'instinct de survie commun à tous les individus de toutes les espèces est inconscient et efficace pour l'individu pas pour l'espèce! Le philosophe humain (nous n'en connaissons pas d'autres pour l'instant!) devrait tenter de transformer l'instinct de survie individuel en instinct de survie collectif....il faudrait par exemple réfléchir aux mouvements massifs d'opinions, tenter de les comprendre pour les guider...démocratiquement. Voyez comment SARKOZY qui défend manifestement les intérêts des 1% les plus riches a obtenu les suffrages de 60% des électeurs.

 
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