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Des fonds gloutons à l'arrière-goût de CIA

Franck Dedieu -  01/11/2006  - L'Expansion 
 
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Des investisseurs américains propriétaires d'entreprises françaises « sensibles », comme Gemplus ou Synodys, sont sous surveillance du fait de leurs liens supposés avec le monde du renseignement.

L'idée peut paraître saugrenue mais, depuis « l'affaire Gemplus », elle gagne progressivement les esprits et s'impose pour certains comme une évidence. Des fonds d'investissement particulièrement portés sur les technologies de pointe françaises agiraient en poissons pilotes pour les services de renseignements américains. Alain Juillet, ancien officier dans les services français et ex-cadre dirigeant de grands groupes privés, aujourd'hui chargé de l'intelligence économique auprès du Premier ministre, reconnaît s'interroger sur les intentions de ces investisseurs vautours.

Tout commence en 2000, quand le fonds Texas Pacific Group (TPG) dépose 559 millions d'euros sur la table pour entrer au capital du leader mondial de la carte à puce, Gemplus, et en devenir le premier actionnaire. « Avec 26 % du capital, TPG se montrait très insistant pour obtenir le maximum de postes au conseil d'administration, quitte à nommer des "indépendants" en fait très proches de lui », se souvient Thierry Dassault, à l'époque administrateur de la société.

Le renvoi du président Marc Lassus et son remplacement par un Américain sèmeront sérieusement le doute sur les arrière-pensées de TPG. Transfert de l'équipe dirigeante et des laboratoires de recherche aux Etats-Unis ? Les salariés s'inquiètent mais, après tout, jusque-là, rien de bien surprenant. Une information sur Alex Mandl, le nouveau PDG, adoubé en 2002 par les actionnaires américains, va mettre le feu aux poudres : l'homme siégeait au conseil d'administration d'In-Q-Tel, un fonds technologique au service exclusif... de la CIA et du renseignement américain. Un détail qui ne figurait pas sur son CV. « Le cabinet de chasseurs de têtes a fait circuler une ancienne version », se défend Goeff Fink, administrateur de Gemplus, représentant du fonds TPG.

Après cette « étourderie », un parfum d'espionnage industriel va enivrer tous les acteurs de l'affaire. « En ce temps-là, le téléphone grésillait pas mal », sourit Thierry Dassault, certain d'avoir été placé sur écoute. Marc Lassus prône la thèse « conspirationniste » : « En 2003, au plus fort de la polémique, le concierge de mon immeuble fouillait dans ma poubelle. Sans parler des filatures. Les services secrets français me conseillaient de ne pas appeler depuis mon portable et de ne pas envoyer de courriels. » Un rapport parlementaire sur les investissements des fonds étrangers dans le secteur de la défense, publié en mars 2005, évoque même des pressions commerciales exercées à mots couverts par des hommes politiques américains sur le représentant de Sagem, actionnaire « inconvenant » de Gemplus : « Sa position pouvait avoir des conséquences négatives pour l'activité de son entreprise aux Etats-Unis. » Par la voix de Goeff Fink, TPG dénonce un procès en sorcellerie : « Le fonds a une obligation claire vis-à-vis de ses investisseurs d'utiliser au mieux l'argent qui lui a été confié. C'est sa seule mission. » Finalement, l'histoire de Gemplus se termine banalement par une fusion avec Axalto, son concurrent... de droit néerlandais. « Aucune preuve tangible de pillage technologique ne ressort de ce dossier. Ni de transfert des laboratoires de l'autre côté de l'Atlantique. Mais que serait-il arrivé sans la vigilance des Français ? » s'interroge Alain Juillet.

D'ailleurs, depuis, l'apparition des initiales TPG dans un dossier suffit à faire réagir les autorités françaises. Son arrivée au capital de l'opérateur européen de satellites de télécommunications Eutelsat, en 2004, suscite immédiatement une note du Quai d'Orsay et du ministère de la Défense sur « la menace américaine ». « Comme par hasard, Eutelsat s'apprêtait à passer un accord avec le futur système de navigation par satellite Galileo, le concurrent européen du GPS américain », fait malicieusement remarquer Christian Harbulot, directeur de l'Ecole de guerre économique, barricadé derrière une porte blindée et des stores baissés en permanence dans un petit local du VIIe arrondissement de Paris. Finalement, le fonds français Eurazeo, plus rassurant, montera en puissance dans Eutelsat pour en devenir le premier actionnaire.

Le fonds américain Carlyle fait aussi figure d'épouvantail. Il a été dirigé de 1993 à 2002 par un ancien directeur de la CIA, Frank Carlucci. Depuis quatre ans, il est devenu un véritable club d'anciens collaborateurs de George Bush père. Carlyle limite en France son terrain de chasse aux secteurs de l'industrie, de la presse ou de l'immobilier. L'acquisition du cartonnier Otor a toutefois déclenché une bataille juridico-financière avec les dirigeants français, qui s'est terminée par une victoire des actionnaires américains.

D'autres fonds s'intéressent à des affaires plus petites mais tout aussi stratégiques. Le fonds American Capital Strategy, à la tête depuis deux ans de Synodys, un groupe spécialisé dans la détection de risques nucléaires, compte parmi ses vice-présidents Cydonii Fairfax, qui a travaillé à la CIA. Détail troublant révélé par le site Infoguerre. Dans une filiale de Synodys, MGP Instruments, basée dans les Bouches-du-Rhône, Kamel Amiri, délégué CFDT, s'inquiète : « Malgré les nombreuses promesses de la direction, le personnel redoute le transfert des sites de production aux Etats-Unis. » Ces capitalistes de haut vol adopteraient la bonne vieille méthode trotskiste de l'entrisme ? Difficile à croire. « Il ne faut pas monter cette affaire en épingle. Cydonii Fairfax travaille au service juridique et son passage à la CIA se résume à un stage réalisé en 1990 », tempère Jean Eichenlaub, l'administrateur français du fonds.

Pas de fantasme. Bien sûr, CIA, FBI ou Maison-Blanche n'intiment pas à ces fonds l'ordre de racheter une société propriétaire d'une technologie stratégique. Mais les acteurs principaux de ces fonds ne perdent pas une occasion de faire converger leurs intérêts économiques avec ceux de l'Oncle Sam. La parade consiste à dresser des barrières de protection. Un décret du 31 décembre 2005 soumet à autorisation préalable tout investissement dans des secteurs comme la défense, la recherche ou la cryptologie (le codage-décodage des informations). Bruxelles voit pourtant cette « ligne Maginot » d'un mauvais oeil. Réponse d'Alain Juillet : « Les Etats-Unis disposent de tout un arsenal de mesures pour défendre leur industrie liée de près ou de loin à la défense et à la sécurité, avec notamment la possibilité pour le président de bloquer ou de réglementer une acquisition étrangère. Il faudrait s'en inspirer, au nom d'une certaine réciprocité. » En somme, copier le protectionnisme d'un pays... libéral.

Trois dirigeants passés par la nébuleuse de l'espionnage

Alex

Mandl

En 2002, cet Américain devient président de Gemplus, leader mondial de la carte à puce, avec la bénédiction du principal actionnaire, le fonds américain TPG. Ancien d'AT&T, il siégeait aussi au conseil d'administration d'In-Q-Tel, un fonds technologique au service de la CIA.

Frank

Carlucci

Président de Carlyle de 1993 à 2002, il fut directeur de la CIA, puis secrétaire à la Défense de Ronald Reagan. Aujourd'hui, avec à sa tête plusieurs dirigeants proches de Bush père, le fonds continue de porter l'empreinte de la Maison-Blanche.

Cydonii

Fairfax

Elle est vice-présidente au service juridique d'American Capital, un fonds qui a racheté en 2004 Synodys, un groupe spécialisé dans la détection de risques nucléaires. Son CV fait mention d'un passage à la CIA, « limité à un stage », précise-t-on à American Capital.

 
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