Crédits carbone Un krach sous influences

Charles-Emmanuel Haquet -  01/06/2006  - L'Expansion 
 

L'abondance des «droits à polluer» a sapé le marché du CO2. Bruxelles et Bercy ont-ils cédé au lobby industriel ?

Vendredi 12 mai, Bruxelles, dans les bureaux de la Commission euro- péenne. Au siège de la Direction générale environnement, c'est la consternation. Quelqu'un a mis en ligne sur Internet, sans y être autorisé, le très attendu bilan des émissions européennes de dioxyde de carbone (CO2). Il ne devait être diffusé que la semaine suivante. Erreur de manipulation, piratage du réseau ? Dans les heures qui suivent, le marché du CO2 s'affole. Le prix de la tonne, déjà malmené depuis plusieurs semaines, s'effondre. « En prenant tout le monde de court, quelqu'un a voulu créer la confusion et déstabiliser le marché, estime une source bruxelloise. Cet incident est une nouvelle preuve que les enjeux économiques et politiques autour de cette question sont énormes. » En à peine un an d'existence, le marché du CO2 a déjà tout connu : l'euphorie, avec des cours boursiers record, puis la déprime, et enfin, en avril, un krach spectaculaire qui compromet sérieusement son avenir.

L'histoire commence début 2005. Le marché du carbone ouvre ses portes en Europe. Imaginé par les pays signataires du protocole de Kyoto, il doit permettre de réduire les émissions de gaz à effet de serre, jugées responsables du réchauffement climatique. Le principe est simple. Les Etats imposent des quotas d'émission aux sites industriels les plus pollueurs. Une usine dépasse le plafond fixé ? Elle doit acheter des quotas supplémentaires sur le marché, sous peine de payer une amende. Elle pollue moins que prévu ? Elle peut revendre ses excédents. Ingénieux : si le « droit à polluer » devient rare, le prix du CO2 grimpera à 50 ou 60 euros la tonne. Les industriels investiront alors dans des technologies moins polluantes plutôt que d'acheter des droits d'émission à des tarifs prohibitifs : l'addition se chiffre en effet souvent en centaines de milliers de tonnes.

Ce dispositif devait être lancé en 2008 dans une quarantaine de pays industrialisés (Canada, Europe, Japon...). Mais, bonne élève, l'Union européenne veut le tester pendant deux ans avant de se jeter dans le grand bain. Le succès est immédiat. Les transactions explosent. Fin 2005, elles atteignent 7 milliards d'euros - soit 362 millions de tonnes de CO2 échangées. En avril 2006, le cours du CO2 grimpe à 30 euros la tonne. Près de quatre fois son prix initial ! Ce joli petit business commence à attirer les cadors de la finance, traders et autres fonds d'investissement. Mais des experts commencent à s'inquiéter. Que reflètent vraiment les prix ? Le marché n'est-il pas manipulé ? Difficile à savoir, tant il est opaque...

Tout le monde attend avec impatience le 15 mai 2006, date à laquelle la Commission européenne doit communiquer son premier « bilan carbone ». Les Etats membres auront-ils utilisé tous leurs quotas, ou, au contraire, leur en restera-t-il ? Le 28 avril, c'est la douche froide à Bruxelles. Des fuites venues des grandes capitales révèlent que les Pays-Bas et la République tchèque n'ont pas consommé tous leurs quotas. Et la France aurait sur les bras 19 millions de tonnes de CO2. Plus personne n'a besoin d'acheter de « droits à polluer ». La tonne de CO2 chute à 12 euros. C'est le krach. Un rebond est toutefois possible : l'Allemagne, qui représente le quart des émissions de gaz à effet de serre en Europe, doit encore présenter ses résultats. Qu'elle soit acheteuse, et le marché pourra se rétablir. Mais c'est loin d'être le cas : elle a au contraire 21 millions de tonnes à vendre. La tonne de CO2 passe sous la barre des 10 euros. Seuls les doutes sur la véracité des chiffres fournis et les incertitudes sur la position de la Pologne, autre gros pollueur, ont depuis fait un peu remonter les prix, entre 10 et 15 euros.

Pour certains observateurs, très optimistes, ce krach boursier est une bonne nouvelle. Si les Etats membres n'ont pas utilisé tous leurs quotas, c'est que les industriels ont diminué leurs émissions. Comprendre : ils ont pollué moins que prévu en améliorant leurs procédés de fabrication. Explication séduisante. Mais malheureusement fausse. « Aucun industriel n'a investi sous le coup de la "contrainte carbone" », assure Laetitia de Marez, chargée de campagne climat à Greenpeace. « Si des sociétés ont investi sur leurs sites, c'est pour améliorer leur efficacité énergétique, renchérit Olivier Müller, senior manager à PriceWaterhouseCoopers. En installant par exemple une chaudière à biomasse plutôt qu'au charbon. Mais ces décisions n'ont pas été prises en fonction du seul cours du CO2. Ce sont des processus de long terme. »

 
 
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