L'Hexagone continue à attirer beaucoup d'investissements étrangers. Mais l'emploi en profite moins qu'on ne le croit et le flux pourrait se tarir tant l'image du pays se dégrade chez les décideurs.
Pas moins d'une quinzaine de palmarès mesurent la compétitivité et l'attractivité des pays du monde, et presque tous coiffent la France d'un piteux bonnet d'âne. Aucun autre pays ne connaît un aussi grand contraste entre son statut, celui de 5e puissance économique de la planète, et sa piètre image auprès des patrons et des financiers du monde entier. Qu'on en juge : l'Hexagone est classé 30e sur 60 par l'institut suisse de management IMD ; 44e sur 155 par le think tank américain The Heritage Foundation ; 30e sur 117 par le World Economic Forum, qui réunit chaque année à Davos le gratin du business mondial.
Sans oublier le camouflet infligé par la Banque mondiale dans son étude « Doing Business in 2006 », qui classe les réglementations et les réformes relatives aux entreprises : la France y occupe une médiocre 44e place sur 155 ! A en croire la très sérieuse organisation, il serait plus facile de faire des affaires à Porto Rico, en Namibie ou en Jamaïque... qu'en France. « Qui peut croire un seul instant que la Jamaïque soit plus attractive que la France ? C'est une vraie plaisanterie ! » s'insurge Elie Cohen, directeur de recherches au CNRS. La blague n'a en tout cas pas fait rire Dominique de Villepin, qui a créé illico une commission pour aller expliquer aux experts de la Banque mondiale les subtilités de la marche des affaires à la française.
Le sentiment d'injustice ressenti à Matignon est d'autant plus fort que notre image de pays has been est en contradiction avec d'autres chiffres, plutôt flatteurs. La France a en effet été la 6e terre d'accueil des investissements directs internationaux en 2004, pour un montant de 19,6 milliards d'euros. Elle occupe même la 3e place mondiale pour l'ensemble des investissements accumulés par des groupes étrangers dans le monde, derrière les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Des groupes séduits par la taille du marché national, la productivité horaire et la qualité des infrastructures publiques, qui fournissent aux salariés français un emploi sur six et assurent presque 20 % de la richesse créée chaque année dans le pays. Mieux, près d'un millier de sociétés tricolores ont été rachetées depuis cinq ans par des groupes étrangers, pour une valeur totale de... 290 milliards d'euros. Rien qu'en 2004, les investissements étrangers auraient créé 20 600 emplois en France, essentiellement dans l'automobile, l'électronique ou les transports, et sauvegardé 9 000 autres. Et c'est une estimation basse, car l'Agence française pour les investissements internationaux (Afii) ne comptabilise que les projets dont elle a eu connaissance, « relatifs aux investissements mobiles créateurs d'au moins dix emplois dans l'industrie ou le tertiaire ». L'équivalent, donc, de... 2 milliards d'euros seulement d'investissements. Sont exclus de son champ les créations de filiales ou de franchises de groupes étrangers (notamment dans les services bancaires et les assurances), les implantations de points de vente au public (type magasins Ikea), les rachats de sociétés en bonne santé (Marionnaud, Taittinger...) ou les investissements immobiles, comme les acquisitions de vignobles par des Britanniques.
Alors, où est la vérité ? « Ces pseudo-classements donnent une vision de l'économie, version bar de palace, qui distrait les grands patrons internationaux, s'emporte Xavier Timbeau, le directeur du département Analyse et prévisions de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Ce sont des travaux sans fondement scientifique auxquels on accorde une importance non méritée. » La preuve : la Chine est reléguée à la... 49e place du palmarès du World Economic Forum, alors qu'elle est le 3e pays pour les investissements étrangers réalisés sur son territoire en 2004, et que nombre de patrons de multinationales ont fait de la conquête de l'empire du Milieu leur priorité. La méthodologie, il est vrai, est loin d'être irréprochable. Les critères qui mesurent la compétitivité mélangent statistiques et sondages d'opinion ; seules quelques dizaines de réponses servent à établir la note ; les pondérations des critères changent chaque année et sont différentes selon les pays... « Sans compter que ces études privilégient la vision libérale de l'économie », accuse Thierry Mayer, conseiller au Centre d'études prospectives et d'informations internationales (Cepii). Pour l'économiste Christian Saint-Etienne, « elles sont utilisées par les Anglo-Saxons comme des armes stratégiques pour détourner les investisseurs potentiels ». Deux économistes de l'Insee se sont ainsi amusés à modifier à la marge les pondérations du classement 2002 de Davos. Résultat, l'Estonie et la Hongrie sont les championnes du monde de l'attractivité, tandis que les Etats-Unis chutent de vingt-cinq places et se retrouvent loin derrière la France ! Les experts suisses ont fini par reconnaître les limites de leur modèle puisqu'ils ont récemment créé un classement plus abouti, appelé à remplacer l'actuel, et dans lequel la France occupe la 12e place.

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