Alimentée par la lourdeur de l'Etat fédéral et le marasme économique de la Wallonie, la tentation sécessionniste gagne de plus en plus de chefs d'entreprise en Flandre.
A première vue, Remi Vermeiren n'a rien d'un frondeur. Au contraire, cet austère sexagénaire, tiré à quatre épingles, ne prononce jamais un mot plus haut que l'autre. Il reçoit dans un cadre à son image : les salons cossus de l'ancienne résidence de la famille Empain, à Bruxelles. Cette élégante maison, où les colonnes de marbre côtoient les boiseries et les hauts plafonds, abrite le club In de Warande, qui regroupe la fine fleur du monde des affaires flamand. Pourtant, Remi Vermeiren, directeur jusqu'en 2003 de la KBC, la première banque de Flandre, déchaîne les passions en Belgique. Il est en effet l'homme qui a osé dire ce que beaucoup pensent tout bas : l'heure de l'indépendance de la Flandre a enfin sonné ! Un point de vue partagé par 43 % des chefs d'entreprise flamands, si l'on en croit un sondage du quotidien économique De Tijd, publié en septembre 2006.
Certes, Remi Vermeiren n'est pas le premier à évoquer la partition du pays, fondé en 1830 après que l'alliance des bourgeois flamands et des libéraux wallons eut mené la révolution contre le roi des Pays-Bas, Guillaume Ier. Mais celui que les francophones font passer pour un dangereux fossoyeur du royaume a fait mouche, car il a porté ce vieux débat sur un terrain nouveau : l'économie.
Le Manifeste pour une Flandre indépendante dans l'Europe unie, dont il a présidé la publication en novembre 2005, a été signé par des figures du patronat flamand. Cette étude volontairement rébarbative de 250 pages, bourrée de chiffres et de statistiques, a fait l'effet d'une bombe en brisant deux idées reçues. Elle a d'abord démontré que les indépendantistes n'étaient pas tous des extrémistes irresponsables. Difficile, en effet, de qualifier de fous furieux les patrons signataires, dont Chris Morel, ex-PDG d'Alcatel-Belgique. Elle a ensuite fait éclater le mythe selon lequel le monde de l'entreprise avait, par principe, besoin du grand marché assuré par un Etat unitaire. « On nous a longtemps soutenu qu'il fallait rester ensemble pour être forts, rappelle Andries Gryffroy, PDG d'Erbeko, un bureau d'études basé près de Gand. Mais ce n'est plus vrai. Regardez le Danemark ou les pays Baltes : ils nous ont décomplexés en démontrant que les petits pays s'adaptent parfois mieux que les grands à la mondialisation. » Leurs complexes, les patrons flamands les ont aussi perdus grâce au spectaculaire développement de leur région, naguère parente pauvre du royaume. La Flandre est en effet passée en quelques décennies du dénuement à une expansion à l'irlandaise, tirée par les industries de pointe, alors que la Wallonie, autrefois poumon économique du pays, ne s'est jamais remise du déclin de ses mines et de son industrie lourde, à partir des années 70.
Dans sa jolie maison classée du sud de Bruxelles, Theo De Beir confirme cette nouvelle donne. « Depuis la publication du Manifeste, on n'a jamais autant parlé de l'indépendance de la Flandre, constate cet avocat d'affaires, régulièrement consulté par le mouvement Pro Flandria. La discussion est désormais plus ouverte, les tabous sont en train de tomber. » Ils sont toutefois loin d'avoir disparu. Même la Fédération des entreprises de Belgique (FEB), le Medef belge, n'a pas voulu s'exprimer sur cette question, la jugeant « trop sensible ». Quant aux signataires du Manifeste, la plupart d'entre eux ne sont plus en activité. Frans Crols est l'une des rares exceptions. Directeur de l'édition flamande de l'hebdomadaire économique Trends, du Groupe Roularta (propriétaire du Groupe Express-Expansion), il ne s'étonne guère de cette discrétion : « Pour un patron flamand, se déclarer ouvertement en faveur de l'indépendance, c'est se faire hara-kiri : il risque de perdre des clients et sera automatiquement ostracisé par l'establishment belge. »
Même Bruno Valkeniers prend des précautions. Pourtant, cet ancien dirigeant d'Hessenatie, la plus grande entreprise de manutention du port d'Anvers, aujourd'hui consultant, est l'un des seuls patrons à avoir ouvertement rallié le Vlaams Belang (Intérêt flamand), le parti de la droite nationaliste, dont il est l'un des conseillers municipaux à Anvers. Mais, dès qu'il évoque la sécession, il se met à parler à voix basse dans ce bar d'un grand hôtel de la ville. « Avant, dit-il, ceux qui soutenaient l'indépendance de la Flandre le faisaient pour des raisons culturelles : la langue, l'histoire, l'identité. Depuis dix ans, les arguments économiques, moins passionnels, sont devenus plus mobilisateurs. »
Ils seront en tout cas en toile de fond de la campagne pour les législatives belges de juin. L'ensemble des partis flamands, de droite ou de gauche, réclame en effet une nouvelle réforme de l'organisation de l'Etat et le transfert de davantage de compétences, notamment économiques, vers les régions. Motif : il faut un traitement différencié entre la Flandre, dont le PIB par habitant équivaut à celui de l'Allemagne, et la Wallonie, tellement enlisée dans le chômage de masse qu'aujourd'hui certains Wallons arrivent à la retraite sans avoir jamais travaillé. « C'est sans doute un cas unique en Europe », se désole Karel Van Eetvelt, le directeur de l'Unizo, le syndicat des PME flamandes.



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