CE PETIT GÉNIE A PERDU 600 MILLIARDS

Gilles Pouzin -  22/10/1998  - L'Expansion 
 

Le 1er octobre dernier, le Congrès américain met l'affaire Lewinsky entre parenthèses. Oubliée pour quelques heures, la procédure d'impeachment lancée contre Bill Clinton ! Les élus du peuple américain découvrent, sidérés, que la finance mondiale est passée à côté de la catastrophe. Ils écoutent, bouche bée, les déclarations de William McDonough, le président de la Federal Reserve de New York, qu'ils ont convoqué pour qu'il s'explique sur le sauvetage d'un fonds d'investissement à risques. LTCM ­ initiales de Long Term Capital Management ­ entre dans l'histoire financière contemporaine.

A 12 ans, Meriwether

commence à investir ses

économies sur les marchés

Quelques jours auparavant, la Fed de New York a réuni en catastrophe les grandes banques de Wall Street, les sommant d'apporter 3,7 milliards de dollars pour sauver LTCM de la faillite. L'Etat au secours du privé, voilà un spectacle inhabituel de l'autre côté de l'Atlantique... Il fallait que l'affaire fût grave. Et, de fait, en quelques jours, le monde entier apprendra avec stupeur qu'une poignée de financiers aux dents longues et de mathématiciens de génie à demi reclus dans un village du Connecticut ont créé une bombe financière qui a failli faire exploser la finance mondiale.

L'histoire de LTCM, c'est d'abord celle de son fondateur, John Meriwether, 52 ans. Ce spéculateur insatiable s'est bâti, en vingt-cinq ans, une réputation de roi des traders. Son plus beau coup de bluff, raconté par l'un de ses collègues devenu journaliste (1), fut de battre au poker menteur son patron, John Gutfreund, président de la Banque Salomon Brothers, en pariant 10 millions de dollars. « Vous êtes complètement fou », lui lança Gutfreund, désarçonné par tant d'aplomb et soulagé d'éviter un pari aussi stupide.

C'est cette capacité à estimer les comportements humains qui vaut alors à John Meriwether sa réputation de demi-dieu de la finance. « Gagnant ou perdant, il arborait toujours la même expression neutre, légèrement préoccupée. Il possédait une grande aptitude à maîtriser les deux sentiments qui déglinguent le plus souvent les traders, la trouille et l'avidité », raconte encore Michael Lewis. Dans la salle des marchés de Salomon, la plus célèbre de Wall Street, perchée au 41e étage de l'une des tours jumelles du World Trade Center, John Meriwether est le roi du jeu et le champion du bluff, deux traits de caractère qui ne le quitteront jamais.

Le créateur de LTCM n'hérite pourtant pas de sa vocation de golden boy au berceau. Issu d'une famille irlandaise, il grandit entouré d'une flopée de cousins dans la banlieue sud de Chicago. Son père est comptable et sa mère employée d'école. Mais John a deux hobbies : le golf et la Bourse. A 12 ans, il est caddy au country club du coin et commence à investir ses économies sur les marchés. Bon élève, il est admis à la Northwestern University et enseigne un an dans les écoles publiques avant de décrocher son MBA de l'université de Chicago.

A 28 ans, en 1974, John Meriwether entre chez Salomon Brothers comme on entre en religion. En moins de quinze ans, il multiplie les transactions miraculeuses. En 1986, le département d'arbitrage qu'il a créé et qu'il dirige joue avec la moitié du capital de Salomon. Quatre ans plus tard, ce même département réalise 87 % des bénéfices avant impôt de la banque. En 1991, les activités d'arbitrage rapportent près de 400 millions de dollars de profits à Salomon, et 54 millions de primes à ses cinq traders vedettes, dont deux rejoindront plus tard LTCM.

John Meriwether est devenu un membre influent du conseil d'administration, mais le vent tourne. Paul Mozer, l'un de ses traders, lui avoue avoir falsifié une adjudication de bons du Trésor, en février 1991, pour en accaparer une plus grosse part que le quota autorisé par la loi. Bien que Meriwether ait immédiatement transmis cette information au conseil de direction, c'est la SEC, le gendarme de la Bourse américaine, qui découvre elle-même le pot aux roses six mois plus tard. Le scandale éclate. Salomon doit payer 290 millions de dollars d'amende. Le trader est condamné, le président démissionne. John Meriwether verse une amende amiable de 50 000 dollars et donne sa démission au milliardaire Warren Buffett, qui vient de prendre en main le redressement de la banque.

Le surdoué des salles de marché disparaît de la scène publique pendant deux ans. Il quitte son appartement de Manhattan et s'installe avec son épouse, Mimi, dans leur propriété de 27 hectares, au nord-est de New York. Pour Mimi, ancienne championne d'équitation, John transforme la grange en écurie de pur-sang. Catholique pratiquant, Meriwether est régulièrement aperçu à la messe, quand il ne part pas avec d'anciens collègues de Salomon pour un week-end de golf sur le terrain qu'ils ont acheté quelques années plus tôt en Irlande. Mais l'esprit de Meriwether est trop actif pour se contenter d'une retraite dorée. Après avoir dominé les parties de poker menteur et les stratégies d'arbitrage, il imagine une nouvelle joute intellectuelle pour défier les marchés : LTCM.

 
 
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