Les conseils d'administration de Cofiroute font figure d'oasis de bonheur dans l'univers dévasté du bâtiment et des travaux publics. Plus que d'autres, les administrateurs de cette société d'autoroutes ont besoin de tels moments de répit : ils représentent, pour l'essentiel, le dernier quarteron des majors du BTP français, Bouygues, Eiffage, GTM-Entrepose et SGE. Pendant quelques heures, la poignée de patrons présents se délecte des performances de l'entreprise, qui a dégagé en 1995 un bénéfice de 605 millions de francs pour un chiffre d'affaires de 3,6 milliards.
Mais, en ce début d'octobre, personne n'a envie de pavoiser. Après cinq ans de crise, les grands ont plongé dans le rouge. Et l'année 1997 s'annonce tout aussi douloureuse. Amputé des commandes publiques, le marché français n'offre plus que quelques miettes à une pléthore d'acteurs. « Les filiales de majors se battent désormais avec des artisans pour des marchés de dix logements », observe Robert Buguet, le président de la Confédération de l'artisanat et des petites entreprises du bâtiment.
Au cours des cinq dernières années, le chiffre d'affaires du BTP a chuté de 90 milliards de francs. Pour l'année 1996, le secteur devrait perdre plus de 50 000 emplois. Et fin octobre, pour la deuxième fois cette année, des milliers d'entrepreneurs du BTP manifestaient dans les rues de Paris. La crise a fini par écorner sérieusement le modèle français, unique au monde avec sa constellation de grands groupes. Depuis le début de la décennie, le BTP a déjà perdu quelques-uns de ses fleurons : Dumez (26 milliards de francs de chiffre d'affaires en 1990) a été absorbé puis fondu dans les structures de GTM-Entrepose. SAE (27 milliards de chiffre d'affaires en 1990) a fusionné avec Fougerolle pour donner naissance à Eiffage. Et Spie-Batignolles a été renié par sa maison mère, Schneider, qui discute actuellement de la cession de sa filiale au britannique Amec, après de vaines négociations avec Eiffage et GTM.
A qui le tour ? « Il n'y a aucune raison pour que les fusions ne se poursuivent pas, entre français ou entre européens, affirme un analyste financier spécialiste du secteur. C'est même devenu une nécessité. » Depuis quelques mois, à la Générale des eaux comme à la Lyonnaise des eaux, le sujet d'un éventuel désengagement du secteur de la construction n'est plus tabou. Problème : trouver le candidat. « Si l'on voulait vendre, on ne trouverait pas d'acheteur, confie un membre de l'état-major de la Lyonnaise. On en reparlera dans quelques années. » Du coup, on restructure en attendant des jours meilleurs. « Davantage de synergies entre les filiales, moins de luttes intestines et plus d'économies globales », tel est le nouveau credo ressassé par Antoine Zacharias. Depuis la mi-octobre, le patron de la SGE orchestre le plan de restructuration voulu par Jean-Marie Messier, PDG de la Générale des eaux. Les différentes filiales du groupe vont être rapprochées pour former quatre grands pôles : le BTP, les routes, l'électricité et la thermique mécanique. Antoine Zacharias assure que cet ensemble sera à l'équilibre opérationnel en 1997. Parallèlement, la SGE prend une participation de 40 % dans CBC. Le solde, détenu par la Générale, devrait faire l'objet d'une tentative d'« externalisation ». A défaut d'acheteur dans les prochains mois, CBC deviendra une filiale à 100 % de la SGE.
Même schéma chez son concurrent, Jean-Louis Brault. Le PDG de GTM-Entrepose est occupé depuis un an à remodeler les structures du pôle construction de la Lyonnaise. L'opération s'achèvera l'an prochain par une réduction de l'outil industriel (et donc des effectifs) de la branche BTP, représentée par Dumez-GTM, qui emploie 7 000 personnes. Jean-Louis Brault reste persuadé qu'il tiendra l'objectif de profitabilité fixé par Jérôme Monod, président de la Lyonnaise : 1 % du chiffre d'affaires en 1998.
Chez Bouygues, l'activité BTP sera bientôt secondaire
Rationalisées, subdivisées par métiers et équilibrées sur le plan financier, GTM-Entrepose et SGE pourraient alors devenir, d'ici trois ou quatre ans, plus présentables aux yeux d'éventuels acheteurs. Du coup, les fardeaux actuels se transformeraient en une manne précieuse pour Jean-Marie Messier et Jérôme Monod, obsédés par deux axes de développement très rémunérateurs à terme mais également gros consommateurs de capitaux : les nouveaux métiers de la communication d'une part et les activités de services (eau, électricité, transports...) à l'international d'autre part.
Chez Bouygues aussi, qui marche sur les mêmes brisées stratégiques, on entend un discours inimaginable il y a seulement quelques années. « Le BTP est le métier historique du groupe, mais il devrait bientôt devenir secondaire, estime le spécialiste d'une société de Bourse parisienne. Martin n'a pas le même attachement que son père pour la construction. » Au début de l'été, Martin Bouygues a effectivement indiqué que la part de l'activité BTP dans le chiffre d'affaires global baissera probablement. « Mais il n'est pas question de désengagement », assure-t-on au siège. On dément en outre les rumeurs de plan social : « Les sureffectifs en France seront réglés par des reclassements à l'intérieur du groupe. Nous continuons d'adapter les structures en sachant que nous sommes installés dans la crise pour un moment. »

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