Silence radio. Le Groupe Bouygues, retenu comme troisième opérateur du radiotéléphone, sélectionné dans l'équipe qui construira et exploitera le Grand Stade de Saint-Denis, refuse de commenter son insolente réussite. Martin Bouygues, d'un caractère effacé avant que son père ne lui transmette les commandes du groupe en 1989, refuse de se prêter aux rituelles manifestations d'autosatisfaction. Et il fait partager cette réserve à ses barons, qui suivent la règle de Martin comme ils se pliaient à celle de Francis. L'ordre des compagnons du Minorange savoure ses victoires à l'abri des médias.
Une seule stratégie : creuser son sillon, rebondir, creuser encore.
Le Groupe Bouygues va sur les marchés qu'il faut, quand il le faut , considère l'un de ses principaux banquiers. Le père avait rodé la formule, le fils y souscrit totalement. Et tant pis si ces succès répétés font grincer des dents et accréditent la thèse selon laquelle le gouvernement français ne peut rien refuser au propriétaire de TF1.
Martin Bouygues, en passe de réussir la diversification entamée par son père, du béton dans les paillettes de la communication, n'en a cure. Faire et laisser dire.
L'obsession du challenge C'était en 1988. Jacques Perrilliat, à la tête de la mission interministérielle sur le Grand Stade, n'eut pas besoin de déployer des montagnes d'énergie pour convaincre Francis Bouygues de l'importance de l'enjeu. A l'époque, le président de la mission, cherchant des appuis, s'était retrouvé à la table du patriarche des travaux publics, dans son repaire de Challenger. Francis Bouygues s'enflamma à l'issue d'un déjeuner : Je ferai de ce stade le plus grand studio du monde , lança-t-il à Jacques Perrilliat, requinqué par tant d'enthousiasme. Le défi était relevé. Le patron des maisons de maçon en menait pourtant bien d'autres de front. Il avait racheté TF1 un an auparavant, sous le regard ironique du Tout-Paris médiatique, et il s'apprêtait à s'élancer dans la production cinématographique avec Ciby 2000, sa mini-major créée en 1990 sous l'oeil narquois du Tout-Cannes. Le projet ne faisait pas l'unanimité autour de lui : Patrick Le Lay, le baron de la télévision, traînait les pieds. C'est finalement le fils, sept ans après, qui sera impliqué dans sa construction. Avec, toutefois, le même engagement. Jean Nouvel, finaliste malheureux, considère que Martin Bouygues l'a soutenu personnellement aussi loin qu'il a pu, laissant les considérations architecturales primer sur la finance.
La maxime fait partie des secrets de famille : point de challenge sans persévérance. En 1987, comme Jérôme Monod, Francis Bouygues fut un candidat malchanceux dans la course au deuxième réseau de radiotéléphone, qui tomba dans l'escarcelle de Guy Dejouany. La diversification dans les télécommunications démarrait sur un échec.
L'obstination a porté ses fruits. A la différence du patron de la Lyonnaise, qui coupa les vivres à ses équipes techniques après cet échec, Francis Bouygues persista, donnant à son groupe les moyens d'apprendre un nouveau métier. Il put ainsi entrer dans les communications en franchissant une série de petites portes, comme la radiotéléphonie professionnelle ou la radiomessagerie. Sept ans plus tard, ses troupes étaient aguerries. Son fils Martin pouvait revenir à la charge. D'emblée, la Lyonnaise et son projet Ultracom étaient distancés. Sur un plan technique, le dossier Citadin, mené par Alcatel-Alsthom, apparaissait légèrement mieux placé pour l'emporter , selon Pierre Lestrade, chef de l'inspection générale des Postes et Télécommunications. Mais le même expert, rejoint sur ce point par Bruno Lasserre, directeur général de cette même administration, estime que le groupe de Pierre Suard avait péché en ne daignant pas établir des précautions d'étanchéité suffisantes entre son rôle de fournisseur de matériel, notamment pour le compte de France Télécom, et celui d'opérateur - en concurrence, donc, avec ses propres clients.
A l'inverse, le Groupe Bouygues a fait preuve d'une démarche très volontariste, son succès en est l'aboutissement logique , juge Philippe Glotin, qui est le président de la SFR, exploitant du deuxième réseau pour le compte de la Générale des eaux. Rien, effectivement, ne fut laissé au hasard. L'équipe alla même jusqu'à mesurer la pièce où devait se tenir la réunion de présentation des offres, ainsi que le mobilier, pour organiser des répétitions dans des conditions réelles (la Lyonnaise a eu le même souci). A l'audition, pour souligner leur engagement, Michel Pébereau et André Lévy-Lang, les présidents de la BNP et de Paribas, ainsi que Jean-Claude Decaux (mobilier urbain), avaient accompagné Martin Bouygues.

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