Bernard Attali sauvera- t-il sa tête ? Officiellement, le président d'Air France jouit toujours de la confiance de son ministre de tutelle, Bernard Bosson. Mais dans les coulisses du gouvernement, son prochain départ est ouvertement évoqué. Matignon et l'Elysée auraient déjà entamé des tractations pour offrir une sortie honorable à celui qui dirige la compagnie nationale depuis 1988. Parmi les points de chute avancés : le Club Méditerranée. Gilbert Trigano, patron du Club, doit laisser sa place à son fils, Serge, avant la fin de l'année. Le groupe pourrait alors se transformer en société à conseil de surveillance et directoire. Bernard Attali prendrait la présidence du premier, Serge, celle du second.
Au sein d'Air France, les successeurs potentiels alimentent la rumeur. On cite le nom de Jacques Calvet, président de PSA Peugeot-Citro«n. Autre piste, plus sérieuse celle-là : la promotion de Bernard Beysson, directeur de cabinet - presque homonyme - de Bernard Bosson au ministère des Transports et ancien patron d'Aéroports de Paris. Pour l'instant, Bernard Attali joue la sérénité. Il s'affirme en phase avec son ministre et fait savoir qu'il a obtenu toutes les assurances de Matignon pour mener son mandat jusqu'à son terme, en 1996.
Un optimisme qui tranche avec la réelle crispation du pouvoir face à la situation de la compagnie tricolore. Au début de l'année, la direction pensait réduire de moitié le déficit de 1992 (3,2 milliards de francs). Bilan aux deux tiers du parcours : au moins 5 milliards de pertes attendues pour 1993 ! Une descente aux enfers que le groupe justifie par trois raisons. La guerre mondiale des tarifs, d'abord, qui fait plonger la recette unitaire au siège et décime le compte d'exploitation, malgré une reprise du trafic. La déprime du marché français, en deuxième lieu, où l'ensemble des compagnies ont vu leur chiffre d'affaires reculer de 8,3 % pour la première moitié de l'année. Le poids des charges financières, enfin, qui s'alourdit dangereusement : de 19,2 milliards de francs l'an dernier (pour un chiffre d'affaires de 57 milliards), la dette du groupe serait passée à 22 milliards aujourd'hui afin de financer la modernisation de la flotte.
Problème : le gouvernement ne se contente plus de ces explications et reproche à Bernard Attali de ne pas avoir suffisamment serré sa gestion. Après tout, British Airways et la Lufthansa, les deux grandes concurrentes européennes d'Air France, évoluent dans le même paysage. Mais la première reste bénéficiaire, et la seconde se redresse. Au printemps dernier, Bernard Bosson a demandé à Bernard Attali un nouveau plan d'économies. En s'attaquant, cette fois-ci, aux privilèges dont jouissent certaines catégories du personnel.
Les décisions annoncées mercredi 15 septembre au conseil d'administration du groupe portent la marque du ministre ; 4 300 emplois disparaîtront d'ici à 1994, dont 1 000 de navigants. Pour la première fois, les pilotes seront touchés. Compte tenu de l'ampleur des réductions d'effectifs, les licenciements paraissent inévitables.
Une trentaine de lignes et une quinzaine d'escales sont supprimées.
Le gel des salaires sera maintenu. Economies supplémentaires attendues : 3 milliards de francs dès 1994, et 5 milliards en 1995.
Un plan très dur, qui vient s'ajouter aux 4 600 emplois déjà éliminés dans le groupe depuis le mois d'octobre 1991.
Insuffisantes pour mettre Air France à l'abri d'une crise de trésorerie, ces mesures seront accompagnées d'un coup de pouce financier de l'Etat. L'enveloppe se situerait dans une fourchette de 3 à 5 milliards de francs, puisés dans les recettes de l'emprunt Balladur et versés sous forme de dotation en capital. Dernière source de cash attendue : la cession de tout ou partie du capital de certaines filiales comme Air Inter, Méridien, Servair ou Saresco. La privatisation partielle d'Air Inter, détenue à 72,3 % par Air France, pourrait rapporter entre 1 et 1,5 milliard. Des négo- ciations sont en cours avec le groupe chinois Chinook International et avec Accor pour vendre Méridien (contrôlé à 57,3 % par Air France). Si ce plan d'urgence ne donne pas des résultats rapides, Air France se trouverait en situation de quasi-faillite.
Malgré tous ses efforts, Bernard Attali n'a pu éviter une situation qui ternit l'image du groupe, inscrit sur la liste des sociétés privatisables par Edouard Balladur. C'est ce qu'il risque de payer dans les prochaines semaines.


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