L’endroit paraît sorti d’un catalogue de voyages : de larges baies vitrées, des parois en bois travaillé, une entrée meublée de canapés bleus posés sur une moquette rouge. « Bienvenue au Hilton ! » plaisante Gary Phillips, l’heureux directeur de la Lilian Baylis Technology School. Située à deux pas de l’Oval, le temple du cricket anglais, cette école secondaire flambant neuve est la nouvelle attraction de ce quartier de Lambeth, l’un des plus défavorisés de Londres. Inaugurée par Tony Blair en avril 2005, l’école est devenue une vitrine de la politique sociale du gouvernement travailliste. Jusque-là, elle ressemblait à tant d’autres après les purges budgétaires de l’ère Thatcher : locaux insalubres, personnels démotivés, valse incessante des directeurs et échecs scolaires à la pelle.
La métamorphose de cette école londonienne est la concrétisation des trois priorités que le Premier ministre britannique avait affichées en arrivant au pouvoir en mai 1997 : « Education, éducation, éducation », martelait-il à l’époque. Gary Phillips le reconnaît volontiers : « Il y a dix ans, les moyens étaient limités, et nous n’avions pas l’impression que l’éducation était valorisée. Pour nous, il y a bien eu un avant- et un après-Tony Blair. » Des propos flatteurs mais pourtant très rares aujourd’hui à l’égard d’un homme qui se prépare, à seulement 54 ans, à quitter le devant de la scène d’un pays qui lui est devenu largement hostile. Un départ précipité par son propre parti qui l’a contraint, l’année dernière, à annoncer qu’il ne serait plus en fonction d’ici à la fin de l’été. Les motifs du rejet sont connus : l’engagement en Irak et l’inévitable fatigue de l’opinion après une décennie de pouvoir. Le temps est bien loin où Tony Blair, le plus jeune chef d’un gouvernement britannique depuis les guerres napoléoniennes, électrisait ses compatriotes et fascinait une grande partie des Européens. Son charisme, son inébranlable optimisme, et le tandem qu’il formait avec Gordon Brown, son actuel ministre des Finances et successeur désigné, leur avait alors valu le surnom de « Lennon et McCartney » de la vie politique, tant tout semblait leur réussir.
Comme Margaret Thatcher avant lui, Tony Blair va sortir par la petite porte, malgré un bilan économique enviable. Et, sur ce point, les critiques se font plus rares. Le Royaume-Uni, jadis l’un des pays les moins prospères d’Europe occidentale, est aujourd’hui l’un des plus riches. Sous le gouvernement de Tony Blair, il a connu la plus longue période d’expansion de son histoire, entamée en 1992, le chômage a quasiment disparu (5,3 % des actifs), l’inflation a été maîtrisée et la dette publique a diminué (38,2 % du PIB). En une décennie, la richesse par habitant est passée de la septième à la deuxième place des sept plus grands pays industriels, à 33 000 euros en moyenne, juste derrière les Etats-Unis. Un Britannique gagne ainsi 3 800 euros de plus par an qu’un Français ! Une différence de niveau de vie flagrante à Londres, où il n’est pas rare que les restaurants refusent les cartes de crédit pour les « petites sommes ». Entendez par là des additions de moins de 20 livres (30 euros)...
Dans un pays pendant si longtemps fragilisé par le syndrome du stop-and-go - cette succession de périodes de redémarrage brutal de la croissance vite brisées par des crises -, cette stabilité a eu un formidable impact sur le moral des patrons et des familles. « Tous ceux qui ont vécu avant les années 90 sont encore hantés par ces crises à répétition. Lorsque l’économie s’effondre sous vos pieds à intervalles réguliers, cela mine autant la confiance individuelle que collective », souligne Matthew Taylor, ancien conseiller de Tony Blair. Les entreprises sont les premières à se féliciter de cette nouvelle donne. « Dans son ensemble, le patronat admet que le pays se porte mieux aujourd’hui qu’il y a dix ans », convient Miles Templeman, le directeur de l’Institute of Directors, qui regroupe la fine fleur des patrons britanniques.
Cet optimisme est une des caractéristiques les plus frappantes du pays, assure Pascal Boris, directeur de BNP Paribas en Grande-Bretagne et fondateur du Cercle d’outre-Manche, un groupe de réflexion de la communauté d’affaires française. « Les Britanniques ont retrouvé la même confiance qu’avant le choc pétrolier de 1973 : ils ont la certitude qu’ils vivent mieux que leurs parents et que leurs enfants vivront mieux qu’eux, dans une démocratie prospère et apaisée. »
C’est une des grandes victoires de Tony Blair : avoir crédibilisé la gauche en démontrant qu’elle est capable de gérer le pays sans le mener au bord de la faillite. La dernière fois que les travaillistes étaient au pouvoir, à la fin des années 70, ils avaient même dû accepter le secours du FMI ! Une humiliation qui avait ouvert un boulevard à Margaret Thatcher et contraint le Labour à une traversée du désert de dix-huit ans. En revenant aux commandes du pays, en 1997, Tony Blair et sa troupe de jeunes réformateurs se sont bien juré de ne jamais être taxés d’incompétence et d’irresponsabilité.

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