A coups de projets pharaoniques, l'empire revêt les habits de la modernité : gratte-ciel, autoroutes, marchés géants et méga-usines. Nos reporters racontent la métamorphose d'une nation.
Yiwu, le bazar géant de la planète
A l'approche de Yiwu, le wagon 8 du train en provenance de Shanghai s'est considérablement vidé. Sifflotant L'Internationale alors qu'il passe un coup de balai sous des banquettes bleues à la mousse décollée, seul le contrôleur vient perturber la monotonie du tortillard. Les Chinois, comme les rares Occidentaux, sont presque tous descendus à l'arrêt précédent : Hangzhou, son lac, son temple, son pont. Rien que Yiwu puisse offrir. Mais, à quatre heures et demie de Shanghai, cette « petite ville » de 1 million d'habitants abrite d'autres trésors. C'est le plus grand marché de gros d'Asie, et sans doute du monde. 70 000 commerçants alignés sur une dizaine de kilomètres carrés, 2,36 milliards d'euros de chiffre d'affaires annuel, 200 000 visiteurs chaque jour... De la planète entière les acheteurs se pressent pour venir dénicher ici chemises, jouets ou bijoux à bas prix. Si la Chine est l'usine du monde, Yiwu en est le showroom.
Ce mardi, Mahamud al-Akim est venu faire son marché très tôt. Son business ? Les sacs-poubelle en plastique. Il en veut 2 millions. « J'espère les avoir à 5 dollars les 1 000 pour les revendre ensuite autour de 8 aux Etats-Unis », raconte cet acheteur d'Orlando, en Floride. Au premier étage d'un des multiples centres couverts de la ville, la tête de Sheng Long émerge péniblement des kilos de sacs qu'il a empilés sur son stand de 2 mètres de large. Mahamud commence les négociations. Sans succès : le vendeur ne veut pas descendre au-dessous de 8 dollars. En revanche, la quantité ne pose pas de problème : « A Ningbo, notre usine familiale emploie 50 salariés et tourne sept jours sur sept, sauf l'été à cause des coupures d'électricité. On arrive à produire plusieurs centaines de tonnes par an. »
Avec ses dix ans d'ancienneté sur le marché, Long s'est enrichi en même temps que Yiwu. Dans les bureaux de l'office de l'industrie et du commerce, planté au milieu des stands, un fonctionnaire se remémore la genèse de cette aventure. « Tout est parti d'une rue ouverte en 1982, la Wuquing Men, où les paysans du coin venaient vendre leurs produits artisanaux en plein air. » A l'époque, ils étaient moins d'un millier. La fameuse rue a aujourd'hui disparu, balayée par les bulldozer, et désormais envahie par 34 marchés couverts. Pour les relier, des artères alignant échoppes et étals à l'infini, transformant toute la ville en marché et tous ses habitants en commerçants, les plus modestes circulant sur des vélos-brouettes remplis de caisses circulant dans un balai impressionnant.
Des acheteurs de quelque 180 nationalités se croiseraient à Yiwu, le Moyen-Orient et l'Afrique fournissant le gros du bataillon. Dans les allées, les djellabas et les turbans de leurs ressortissants ne passent pas inaperçus au milieu du sempiternel mocassins-veste-pantalon de toile habillant indistinctement le Chinois riche et le Chinois pauvre, le jeune et le vieux. Yiwu est une véritable terre promise pour le Palestinien Jammal Muhamad : « En revendant mes marchandises dans les boutiques de Jérusalem et de Naplouse, j'arrive à multiplier les prix par cinq. »
Un Italien achète 14 000 Pères Noël
Les Occidentaux sont moins nombreux... et aimeraient le rester. « Ne parlez pas de Yiwu, tout le monde va vouloir y venir », s'inquiète le Québécois David Avayou, attablé au restaurant de l'un des 40 hôtels de la ville. Une fois par mois, cet homme d'affaires rondouillard déniche, entre autres, des chemises à 1 dollar pièce pour les revendre ensuite aux enseignes de la Belle Province. Xiao Yan peut descendre encore plus bas, avec des articles à 0,50 euro, même si le gros de sa gamme se situe plutôt entre 1 et 4 euros. Pour bénéficier d'un corner au premier étage du marché des vêtements, elle paie 7 000 yuans par an. « Ce n'est pas cher si on vend beaucoup », confie- t-elle, son bébé sur les genoux. De ce côté-là, ça va. Son usine de 300 salariés, située dans les environs écoule ici 500 000 chemises par an.
Avec les 14 000 figurines de Père Noël qu'il vient de refourguer (à 0,70 euro pièce) à un Italien, les affaires tournent plutôt bien aussi pour cet autre vendeur spécialisé qui profite des quelques semaines qu'il lui reste pour écouler son stock. Plus loin, au milieu du rayon bijoux, un autre Italien est parti récemment avec 12 000 petits colliers et bracelets pour environ 70 000 yuans. « Il les vendra sans doute dix fois plus cher », confie le vendeur, pas envieux pour autant. « Je n'aurais pas les moyens d'aller les vendre moi-même en Europe. »

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