Alcatel-Lucent bientôt aux abonnés absents en France

Laurent Barbotin,Charles-Emmanuel Haquet -  01/04/2007  - L'Expansion 
 

Direction américanisée, R&D délocalisée, marchés à l'étranger : l'avenir du troisième équipementier télécoms mondial se construit loin de l'Hexagone.

Loïc en est tombé de sa chaise ! Le 15 février, ce jeune ingénieur rennais était à Barcelone pour faire une démonstration du logiciel qu'il bichonne depuis des mois. A peine le show terminé, il apprend par l'un de ses collègues, resté en Bretagne, que le centre de recherche d'Alcatel de Cesson-Sévigné (Ille-et-Vilaine), où il travaille depuis sa sortie de Supélec, va être définitivement fermé. Stupéfaction. Car ce site de recherche où une cinquantaine d'ingénieurs travaillent dans une ambiance de start-up était régulièrement cité en exemple dans le groupe. Loïc a encore en mémoire les mots d'Olivier Calamard, l'ancien patron d'Alcatel CIT : « Le site de Cesson est la perle de la R&D. » Et discipliné, avec ça. L'été dernier, tout le monde avait accepté de travailler six jours sur sept, dans le cadre du push program réclamé par la direction, pour livrer dans les meilleurs délais à Orange la media gateway, un élément de coeur de réseau hautement sophistiqué qui a nécessité deux ans de développement.

Certes, plusieurs indices lui avaient mis la puce à l'oreille. Loïc a trouvé étrange que, depuis l'automne 2006, la direction semble attacher moins d'importance au respect des délais qu'à la formation d'ingénieurs chinois censés les épauler. Des rumeurs ont commencé à courir. Mais Nathalie Smirnov, l'une des patronnes de la division mobiles, est venue en personne du siège de Vélizy pour rassurer son monde : « Votre anxiété n'est pas justifiée, l'expertise est en France », a-t-elle déclaré lors d'un comité d'entreprise organisé à Orvault (Loire-Atlantique). Les syndicats n'en ont pas moins recouru à l'inspection du travail pour bloquer l'arrivée des Chinois. Finalement, quelques jeunes ingénieurs français ont été envoyés en mission à Shanghai. Loïc lui-même a passé des heures en vidéoconférence sur Internet pour dispenser son savoir-faire à ses collègues chinois.

Tout cela n'aura finalement pas pesé lourd dans la décision de la direction de fermer le site dans le cadre du dernier plan social annoncé par le Groupe Alcatel-Lucent. Au total, 12 500 postes seront supprimés, soit 16 % de l'effectif mondial. « Ces suppressions de postes masquent des délocalisations en Asie », accuse Jean-Christophe Le Duigou, secrétaire confédéral de la CGT, en tête d'un cortège de 4 000 salariés venus crier leur colère devant le siège d'Alcatel-Lucent, à Paris, le 15 mars.

Les chiffres semblent lui donner raison. Depuis quelques années, près du tiers des capacités de recherche d'Alcatel a été transféré dans des pays émergents : Chine, Inde, Roumanie... « Plus de 2 000 suppressions de postes sont également prévues hors d'Europe et d'Amérique du Nord », rétorque Claire Pedini, la directrice des ressources humaines du groupe. Sans donner plus de précisions. Elle devrait toutefois en parler aux managers d'Alcatel expatriés en Inde qui sacrifient depuis plusieurs mois leurs week-ends pour recruter des ingénieurs indiens.

Vingt ans après la privatisation de la Compagnie générale d'électricité (CGE), dont est issu Alcatel, l'avenir de cet ancien fleuron de l'industrie en France semble compromis. En 1995, lorsque Serge Tchuruk arrive aux commandes, Alcatel- Alsthom (c'est ainsi qu'a été rebaptisée la CGE en 1991) est un puissant conglomérat français très diversifié. Ce polytechnicien, qui a commencé sa carrière à Mobil avant de rejoindre Rhône-Poulenc, CDF Chimie puis Total, le compare alors à un trimaran dont la coque principale serait l'activité télécoms (environ 40 % du chiffre d'affaires), l'un des flotteurs, l'énergie (construction de centrales) et les transports (métro et TGV), et l'autre, l'activité câbles. Son erreur a sans doute été de vouloir en faire un monocoque des nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC).

Alléché par les perspectives de croissance du marché des télécoms, le skipper Tchuruk largue, en 1998, un premier « flotteur » (Alstom). Il se sépare du second (devenu Nexans) trois ans plus tard. Dès cette époque, il cherche à se rapprocher de l'équipementier américain Lucent, dont il juge les activités et les marchés complémentaires. Les négociations échouent. Nous sommes en 2000, et l'explosion de la bulle Internet entraîne l'industrie high-tech dans la tempête. Le navire amiral Alcatel prend l'eau de toutes parts. Il essuie cette année-là une perte record de près de 5 milliards d'euros ! En quelques mois, l'action dégringole de 97 à 2 euros. Le chiffre d'affaires est divisé par deux : de 24 milliards en 2000 à 13 milliards en 2005. Pour restaurer la rentabilité, Tchuruk taille dans l'équipage : l'effectif fond de 55 000 salariés pour ne compter plus que 60 000 collaborateurs à la veille de la fusion avec Lucent. Le groupe américain, issu de la scission de l'opérateur AT&T, n'est pas en meilleur état : son chiffre d'affaires est passé dans le même temps de 30 à 9 milliards de dollars, et son effectif, de 100 000 à un peu plus de 30 000 salariés.

 
 
Envoyer par mail
 

Envoyez cette page par email en renseignant les champs suivants

Votre adresse email n'est pas correcte

*Tous les champs sont obligatoires

Suivre le sujet
 

Pour être alerté lors de prochaines publications sur le même sujet, veuillez saisir votre email dans le champs ci-dessous :

Citer dans votre blog
 
Commentaires - (1)
duboit 30/3/2007 Recommander 1

Sincères felicitations pour cet article.

 
Déjà membre : vous pouvez commenter l'actualité en direct
Vous n'êtes pas membre, laissez votre commentaire, avec votre pseudo et email. Il apparaîtra après modération.
 
  • Silicon Valley - 3/7/2009 - L'Expansion.com

    Adwhirl menace la rente d'Apple sur les applications iPhone

    1 milliard de dollars. C'est ce que l'App Store pourrait rapporter à Apple cette année. Mais ce pactole pourrait diminuer si des start-up comme Adwirl parvenaient à rendre gratuites certaines applications phares en y insérant de la pub. Interview de Sam Yu, le co-fondateur d'Adwhirl.

  • Start-up - 3/7/2009 - L'Expansion.com

    Kwaga met un assistant intelligent dans votre boite mail

    Filtrer et classer les emails selon les utilisateurs, mais aussi repérer un rendez-vous ou une action à faire et vous alerter en cas d'urgence, c'est ce que propose Kwaga grâce à un traitement linguistique. Enfin la solution pour ne plus être débordé?

  • Entreprises - 3/7/2009 - L'Expansion.com

    "Les paradis fiscaux, c'est le dopage de l'économie mondiale"

    Deux Tours de France se croiseront cette année à Monaco, en Andorre et en Suisse. Moins connu que la compétition cycliste, le "Tour de France des paradis fiscaux" a pour objectif de sensibiliser l'opinion publique aux dérives de la finance. Les explications de Jean Merckaert, à l'origine de la manifestation avec un collectif d'ONG.

  • Entreprises - 3/7/2009 - L'Expansion.com

    La Suisse a-t-elle vraiment tué son secret bancaire?

    La Confédération helvétique a signé des conventions fiscales avec plusieurs pays. Mais personne ne connaît réellement le contenu de ces textes. De quoi entretenir le flou sur la mort annoncée du secret bancaire suisse. Nos explications.

  • High Tech - 2/7/2009 - L'Expansion.com

    L'avenir de la fibre optique est-il menacé en France?

    France Télécom a menacé d'arrêter ses investissements dans la fibre optique si l'Arcep maintenait sa décision d'autoriser plusieurs fibres par foyer. Décryptage avec Roland Montagne, responsable du pôle haut-débit au sein de l'Institut de l'audiovisuel et des Télécommunications en Europe.

  • Entreprises - 1/7/2009 - L'Expansion.com

    Pourquoi le marché automobile français défie la crise

    Malgré la crise, les immatriculations en France ont progressé de plus de 7% en juin. Mieux, sur les six derniers mois, les ventes sont restées stables. Une excellente nouvelle pour les constructeurs... qui doivent maintenant anticiper la fin de prime à la casse.









publicite
librairie en ligne
L'annuaire du pouvoir 2008
 
fermer
 
Inscrivez-vous
Pourquoi devenir membre ?

Devenir membre de la communauté LExpansion.com vous permet d’accéder à un ensemble de services :

  • Commenter les articles en direct
  • Participer aux débats « Pour/contre » et proposer de nouveaux sujets
  • Recevoir, si vous le souhaitez, les newsletters : actu éco, conjoncture hebdo, high-tech ou carrière/management

C’est entièrement gratuit !

 
newsletters et alertes
 
inscrivez vous aux flux rss
 

Avec ces lecteurs:

Ou copiez le lien rss :

connexion
 

Votre adresse email n'est pas correcte

Envoyer par mail
 

Envoyez cette page par email en renseignant les champs suivants

Votre adresse email n'est pas correcte

*Tous les champs sont obligatoires