A 60 ans, l'ex-patron de Marks & Spencer-France est devenu le n° 2 des services secrets. « L'Expansion » lève le voile sur une double vie passée au service des entreprises et de la France.
Cette histoire-là se décline comme une série de devinettes : quel est le point commun entre Ricard et le camembert Coeur de lion ? Entre les champignons et le chocolat Suchard ? Entre la légende des parachutistes et celle du navigateur Eric Tabarly ? Entre les services secrets français et les fameux grands magasins britanniques Marks & Spencer ? Réponse : un insaisissable personnage de 60 ans, collectionneur de vies et grand amateur de sensations fortes. Alain Juillet fut successivement - et parfois parallèlement - parachutiste, espion, directeur commercial de Ricard, sponsor de Tabarly, patron de Jacobs Suchard-France, de l'ULN (marques Coeur de lion, Mamie Nova, Elle & Vire...), de France Champignon, puis de la filiale française de Marks & Spencer... Avant de jeter le(s) masque(s), à la stupéfaction des milliers de salariés qu'il a dirigés dans sa carrière, pour revêtir un ultime costume : celui de directeur du renseignement de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Le voilà à la tête de l'un des services de la République les plus exposés dans la lutte contre le terrorisme.
Sa double vie, celle d'un patron espion, réserve plus de surprises encore qu'un roman de John Le Carré. Qui aurait pu imaginer que cet industriel, unanimement reconnu par ses pairs de l'agroalimentaire, se révélerait un jour sous les habits d'un agent de longue date des services secrets ? Que ce bon vivant, cet ami fidèle, ce père de famille (trois enfants), émargeait aussi à la DGSE ?
C'est la lettre d'informations en ligne spécialisée dans le monde du renseignement, Intelligence Online, qui a dévoilé, début novembre, la nouvelle vie officielle d'Alain Juillet. Rendant publique sa nomination à la DGSE, Guillaume Dasquié, le rédacteur en chef, y affirmait que l'ancien patron de Marks & Spencer-France « bénéficie également d'une importante notoriété au sein de la communauté du renseignement, à cause de sa participation active et régulière aux missions clandestines de la DGSE à l'étranger ». L'information provoquait une onde de choc. Depuis, le ministère de la Défense s'efforce de calmer le jeu. « Nous ne sommes pas favorables à la publication d'un portrait d'Alain Juillet », nous a ainsi répondu la porte-parole de Michèle Alliot-Marie, la ministre de la Défense, pour justifier le refus d'organiser un rendez-vous avec le nouveau directeur des services. A peine sous les lumières de l'actualité, l'impétrant s'est donc réfugié dans les coulisses, son lieu de prédilection.
S'il a toujours mis beaucoup d'énergie à effacer derrière lui les traces de ses pas, Alain Juillet, né en 1942 à Vichy, n'a pu dissimuler les deux repères clefs de son propre parcours, deux mentors familiaux, deux modèles de vie entre lesquels il se refusera longtemps à choisir. Celui d'un haut fonctionnaire confronté aux heures tumultueuses de la République, à l'image de son père, Jacques Juillet ; celui d'un patron, aussi à l'aise dans le milieu des affaires que dans l'entourage des grandes figures du gaullisme, à l'image de son oncle - qui fut aussi son parrain -, Pierre Juillet. Le premier servit en Algérie à partir de la fin des années 40, sauta du ministère de l'Intérieur à celui de la Défense, et enfin du Quai d'Orsay au cabinet de Pierre Mendès France (1954-1955). Le second dirigea la Compagnie générale des voitures - une glorieuse compagnie de taxis - tout en gagnant la confiance d'André Malraux, puis de Georges Pompidou, avant d'être l'éminence grise de Jacques Chirac. Difficile d'échapper à une telle destinée familiale où s'entremêlent la lumière des responsabilités publiques et l'ombre des missions secrètes.
« Très tôt, il se rend dans des pays assez étranges »
Le parcours clair-obscur d'Alain Juillet commence en 1969. Tout juste diplômé de la prestigieuse Stanford Business School, il est embauché par Ricard. La réputation de l'entreprise marseillaise n'est plus à faire. De nombreux récits ont déjà raconté les liens supposés entre Ricard et les services secrets, officiels ou officieux, tout au long de la Ve République. Une réputation qui doit beaucoup au passage de Charles Pasqua comme directeur des ventes dans les années 60. Tout en admettant « bien le connaître », le député européen refuse d'ailleurs de lever un coin du voile sur le premier job d'Alain Juillet.
A 27 ans, le futur patron de la DGSE a déjà eu une vie - officieuse - bien occupée. « Il avait fait sept ans d'armée dans les paras », se souvient René Occhiminuti, associé au cabinet de recrutement Progress, avec qui Alain Juillet partage la même passion pour la voile. Après s'être occupé de la marque de café Mokarex, Ricard l'envoie à Barcelone comme directeur commercial. Le jeune dirigeant connaît bien l'Espagne : son père y a été en poste comme ministre plénipotentiaire en 1956. La vie familiale itinérante - au gré des postes à l'étranger du papa - lui a d'ailleurs donné le goût des voyages et des langues. « Très tôt, il se rend dans des pays assez étranges, comme la Chine et la Russie », raconte un ami d'enfance. Faut-il y voir, déjà, la main des services ?

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