Ainsi font, font, font les fonds d'investissement

Franck Dedieu et Géraldine Meignan -  01/09/2005  - L'Expansion 
 

Ils achètent, gèrent au plus serré, et revendent. Bref, font trois petits tours et puis s'en vont. Décryptage des méthodes des fonds anglo-saxons qui s'offrent sans cesse plus d'entreprises françaises.

Les champagnes Taittinger et le palace du Crillon à Paris, les restaurants à steaks Buffalo Grill, le cartonnier Otor, les magasins Maisons du monde, l'électricien Rexel, l'hôtelier Accor... Qui se cache derrière cet inventaire à la Prévert où figurent quelques fleurons de l'économie française ? Des fonds d'investissement anglo-saxons tels que Starwood Capital, KKR, Blackstone, Cinven, Carlyle, Colony Capital ou encore Texas Pacific Group. Toutes ces entreprises et bien d'autres encore sont passées sous leur pavillon au cours des six derniers mois. Faut-il s'en inquiéter, comme Franz Müntefering, président du Parti social-démocrate allemand, qui les compare à une « nuée de sauterelles » prêtes à ravager sur leur passage le capitalisme rhénan ? En France, la crainte de les voir mettre la main sur des technologies de pointe défraie la chronique depuis des mois. « Focalisé sur le court terme et la maximisation de la plus-value, l'intérêt de ces fonds peut se trouver en contradiction avec celui de pays voulant développer dans la durée leurs capacités industrielles et scientifiques », prévient Alain Juillet, haut responsable gouvernemental chargé de l'intelligence économique.

En réalité, les investisseurs de Wall Street et de la City ont fondu sur notre ligne d'horizon depuis belle lurette. Le britannique 3i a ainsi ouvert son bureau parisien il y a plus de vingt ans. Mais les temps ont changé, et le nombre des « sauterelles » a explosé. Plus une semaine ne s'écoule sans qu'un deal de « private equity », comme les qualifient les spécialistes, ne soit conclu. Le pays, il est vrai, ne manque pas d'attractivité avec ses entreprises sous-valorisées ou à fort potentiel de développement. De l'or sous cinq ans, selon ces experts du retour sur investissement à court et moyen terme.

D'autant que ces nouveaux prédateurs ne laissent rien au hasard dans leur quête de cibles à rentabiliser : un maillage territorial sans équivalent, une force de frappe financière, où la dette occupe bien souvent le rôle-titre, des équipes rompues à l'art de la négociation et, cerise sur le gâteau, des ouvreurs de portes de premier plan.

Daniel Bour, président de la Générale de santé, n'est pas près d'oublier sa première rencontre, en 1997, avec les financiers du mythique fonds KKR, le dépeceur de Nabisco à la fin des années 80. « Ils sont arrivés avec une réputation de démanteleurs d'entreprises. Ce sont des professionnels intelligents mais brutaux », se souvient-il. Aujourd'hui, leurs homologues se montrent plus diplomates. D'ordinaire, ces jours-ci, les fonds lancent leur due diligence avec des équipes 100 % françaises. Mais c'est depuis Londres ou New York, où se réunissent leurs comités d'investissement, qu'ils prennent leurs décisions. De là partent les grandes manoeuvres : acheter ou pas, quand, comment, à quel prix renoncer, à quel moment sortir ? Certains, de plus en plus nombreux, se dotent en outre d'un réseau de bureaux disséminés dans le monde. Présent dans quatorze pays, 3i s'apprête à ouvrir sa quatrième antenne asiatique à Bombay (Inde), et l'américain Colony Capital revendique lui aussi quatorze implantations, dont cinq en Asie. Précieux pour loger les « affaires à saisir », ce maillage leur permet également d'accompagner sur le terrain les entreprises dans leur course planétaire et de leur apporter un « kit mondialisation » : où ouvrir son usine en Chine, comment dénicher la dernière killer application dans la Silicon Valley...

Mais ce qui impressionne vraiment les états-majors des sociétés cibles, ce sont les moyens de ces investisseurs. Une cagnotte insensée. L'américain Carlyle a ainsi levé en avril dernier 8 milliards d'euros pour faire son shopping sur les grands marchés. Du jamais-vu. Son compatriote Blackstone devrait, quant à lui, bientôt boucler un fonds dépassant les 9 milliards d'euros. Cette manne provient d'une brochette de clients fortunés, attirés par la perspective de rendements record. Des noms ? Les incontournables fonds de pension comme CalPERS (fonctionnaires de Californie), des banques, des compagnies d'assurances, mais aussi des universités (Yale), des milliardaires et même des Etats (le gouvernement de Singapour, par exemple). « C'est l'un des atouts maîtres des fonds. En face, les industriels arrivent avec la peur de dégrader leur bilan pour cause d'investissements surpayés. Du coup, ces derniers déposent souvent des offres de reprise "moins-disantes", et c'est comme cela que le concurrent qu'ils rêvaient d'acheter leur passe sous le nez », remarque George Elliston, directeur associé de Close Brothers, un conseiller régulier des fonds.

 
 
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