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L'identité va devenir infalsifiable

Demain, c'est Big Brother qui vous ouvrira la porte

Jérôme Thorel -  11/09/1997  - L'Expansion 
 
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Attention, votre distributeur de billets vous observe ! Le géant mondial des automates bancaires, NCR Corp., vient de signer un accord avec Sensar, une société du New Jersey spécialisée dans la reconnaissance de l'iris. Objectif : remplacer les codes à quatre chiffres par une autre signature, celle de l'oeil, encore plus « personnelle » que l'empreinte digitale. Sensar a déjà vendu une licence à un groupe de banques asiatiques pour 42 millions de dollars. La Banque Citicorp, aux Etats-Unis, s'est payé une option pour 3 millions de dollars : elle veut être la première à tester ce nouveau sésame électronique.

La biométrie consiste à comparer et à reconnaître les individus selon leurs caractéristiques biologiques. Depuis longtemps, on l'utilise dans un objectif de sécurité. Aujourd'hui, ses usages se multiplient, pour une double raison : d'abord, les progrès de la biologie offrent sans cesse de nouveaux terrains d'application aux techniques d'identification. Ensuite, l'informatisation rapide de la société et surtout le développement des réseaux accroissent les besoins de sécurisation et de reconnaissance, vis-à-vis d'interlocuteurs ou de clients par définition invisibles et dispersés. Ainsi se sont multipliés les codes d'accès, mots de passe ou numéros identifiants ­ pour obtenir de l'information, accéder à un bâtiment ou tout simplement recevoir ses allocations sociales. Mais un chiffre n'est jamais absolument sûr. Quoi de plus rassurant qu'un système d'identification reposant sur un élément qu'on est le seul à posséder : son corps ?

Il n'y a donc pas que l'iris : la forme du visage, la voix et même l'odeur font partie de ces données biométriques actuellement testées afin de remplacer les mots de passe. Même la bonne vieille empreinte digitale est réhabilitée. Oracle, le géant des bases de données informatiques, propose un boîtier tactile pour identifier les salariés voulant pénétrer dans l'intranet de la société. C'est la firme Identix qui a fourni la technologie : elle avait déjà vendu ses applications à des centres pénitentiaires américains, ainsi qu'à des banques colombiennes et indonésiennes. Morpho Systems (Groupe Sagem), déjà leader dans la fourniture de bases de données policières (portraits-robots, empreintes), s'est allié avec Identix dans le marché de la lutte contre la fraude aux services sociaux à New York, au Texas et en Californie : l'objectif n'est plus d'identifier, mais de faire en sorte qu'une même personne ne puisse toucher qu'une seule fois son allocation.

Plusieurs aéroports contrôlent déjà les mains des passagers

Des empreintes digitales, on passe à la géométrie de la main. Trois centres d'immigration dans des aéroports nord-américains, et un en Allemagne (Francfort) sont en train de tester le système Inspass, fondé sur cette technologie. Les aéroports de Malaisie étudient l'adoption d'un procédé similaire, qui sera en outre couplé aux enregistrements de bagages, afin d'éviter qu'un individu puisse placer une bombe dans une valise sans être dans le vol. Neurodynamics, une société américaine, s'est lancé dans la reconnaissance faciale : le visage est numérisé en trois dimensions, et comparé à une base de données. Ce type de technique utilise les « réseaux de neurones », ces systèmes d'intelligence artificielle qui imitent la logique cérébrale.

Un simple rhume peut empêcher la reconnaissance de la voix

D'autres pistes de recherche s'intéressent aux caractéristiques non visibles de l'individu. La voix a l'avantage d'être identifiable à distance, grâce au téléphone, comme le fait remarquer Olivier Lepetit, qui développe au Cnet de Caen des solutions de reconnaissance vocale pour les services bancaires. Mais le timbre vocal est encore trop « parfait », ce qui peut rendre difficile l'identification, dans le cas, par exemple, d'un simple rhume... Enfin, la « signature olfactive » a fait l'objet d'études, mais les capteurs capables d'analyser les odeurs sont encore trop peu sensibles.

Du contrôle d'accès, on passe à la carte d'identité « bioélectronique ». VeriTouch, une start-up installée près de New York, développe une carte à puce sur laquelle est « scellée » l'empreinte digitale de l'usager, ainsi qu'un lecteur doté d'un scanner. Ce dispositif complet d'authentification peut être connecté à n'importe quel système informatique (du portable aux réseaux). « Notre objectif n'est pas simplement de reconnaître l'individu, explique Gary Grant, le patron de VeriTouch, mais aussi de sécuriser les transactions financières entre les banques et leurs clients. » Point fort du système, prochainement testé par la Bank of America : la donnée biométrique inscrite sur la carte est cryptée, tout comme la transmission de cette donnée sur un réseau.

Utilisée jusqu'ici pour sécuriser les accès de centrales nucléaires ou de bases militaires, la biométrie pénètre de plus en plus dans l'entreprise, voire dans la vie privée. « L'idée technologique existe depuis les années 60-70, analyse Calum Bunney, rédacteur en chef de la lettre britannique Biometric Technology Today, la référence en la matière (1). Mais la puissance de calcul était insuffisante. C'est pourquoi les seules applications n'étaient envisageables que pour des besoins de haute sécurité, et surtout lorsque le budget ne posait pas de problèmes. » Mais actuellement, avec les progrès de la microélectronique, l'analyse et le traitement du signal sont assurés par une seule puce, et les coûts de fabrication ne cessent de baisser.

Réseaux contrôlés, identités infalsifiables ­ mais aussi repérables à la trace ­, entrons-nous dans l'ère de Big Brother ? Aux Etats-Unis, des associations de défense des libertés ont écrit à la Maison-Blanche, après les expériences menées dans les aéroports. En France, la Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil) a toujours rejeté les tentatives de création d'un identifiant unique, fruit du croisement de fichiers. « C'est pourquoi les pays en développement d'Amérique latine et d'Asie sont des marchés prometteurs, reconnaît un industriel du secteur. Là-bas, la Cnil n'existe pas. »

(1) Edité par SJB Services, PO Box 20, Somerton, Somerset, TA11 7YY, Royaume-Uni. Site Internet : http://www.sjb.co.uk/

Au début était Bertillon

Alphonse Bertillon connaît une véritable réhabilitation. Anthropologue de renom, il conçut la première méthode ordonnée d'identification biométrique à partir des caractéristiques physiques de l'individu, des empreintes digitales à la taille du nez ou à la forme des oreilles. L'anthropologie appliquée aux affaires criminelles amènera les polices du monde entier à adopter l'empreinte digitale comme l'identifiant le plus fiable, la photographie permettant de comparer les empreintes relevées à celles des suspects. Cette méthode séculaire connaît une nouvelle jeunesse grâce à son mariage avec la télématique.

Quatre moyens infaillibles d'identifier un individu

L'iris de l'oeil

Il sert déjà de support pour sécuriser l'accès à des sites sensibles, et des tests sont effectués actuellement sur des automates bancaires et autres bornes interactives.

Avantage : un très haut degré de sécurité.

Inconvénient : plusieurs essais sont parfois nécessaires, et le faisceau de lumière dans l'oeil peut être incommodant.

- Une société américaine, Sensar installe le système IrisDent pour un coût de 4 000 dollars par automate.

L'empreinte digitale

On l'utilise d'ores et déjà pour remplacer les mots de passe informatiques, lors de l'accès à des locaux ou en cas de contrôle de l'identité de bénéficiaires de prestations sociales. Elle est testée pour les contrôles aux frontières et dans les aéroports.

Avantage : c'est la technologies la plus fiable pour le coût le plus faible.

Inconvénient : elle n'est pas très mobile, et son image policière déclenche des réactions de rejet.

- TCS, filiale de Thomson-CSF, a sorti un kit prêt à l'emploi : le FingerShip.

La géométrie de la main

La technique est opérationnelle dans les centres d'immigration des aéroports de New York (JFK), de Los Angeles et de Toronto, ainsi qu'à la centrale de Tchernobyl depuis 1996. Elle est testée dans des banques, dans des supermarchés et des centres sociaux. Avantage : une série de dix paramètres enregistrés suffit pour différencier les individus. Inconvénient : l'aspect policier de la vérification.

- Le système Vein Check, testé en Europe, est fondé sur la comparaison des veines du dos de la main.

L'image du visage en 3D

Opérationnel dans des services bancaires, le système est testé pour la vérification d'identité dans des administrations.

Avantage : il est discret et moins agressif que le rayon lumineux dans l'iris de l'oeil. Inconvénient : le traitement exige de puissants moyens informatiques.

- Au Texas, une chaîne d'encaissement de chèques en a déjà équipé son réseau.

Appareil d'Identification par l'iris. La signature de l'oeil est encore plus sûre que l'empreinte digitale.

Le marché va tripler en cinq ans

Ces chiffres concernent l'ensemble des systèmes d'identification, y compris numériques. La part des procédés biométriques est encore faible (prévision : 133 millions de dollars en 2001), mais appelée à grossir très vite, surtout avec le perfectionnement des tests de fiabilité. C'est l'objet du projet européen Biotest, dont les partenaires français sont le Cnet et Morpho Systems.

 
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