Face à la menace incarnée par le premier électricien italien, les deux groupes français envisagent un avenir commun. Mais l'affaire est loin d'être bouclée, tant elle soulève des difficultés techniques et politiques.
Depuis qu'Enel a montré les dents mercredi en envisageant l'hypothèse d'une OPA non sollicitée sur Suez (mais sans pour autant passer à l'acte) afin de le dépecer de sa filiale électrique belge Electrabel, le groupe français a décrété la mobilisation générale pour contrer la voracité de l'électricien italien, par ailleurs numéro trois européen derrière EDF et E.ON. Résultat ? Le groupe planche sur divers scénarii alternatifs, en privilégiant la piste d'un rapprochement avec Gaz de France. Aujourd'hui vendredi, en fin d'après-midi, le groupe multi-services dirigé par Gérard Mestrallet devait ainsi réunir un conseil d'administration « d'information », dédié à l'examen des différentes options.
Pour l'heure, la voie préférentielle qu'explore Gérard Mestrallet et son staff est celle d'une union avec GDF. C'est que Suez, en dépit de ses 40 milliards de chiffre d'affaires, demeure relativement « petit » dans l'électricité face à des mastodontes tels que EDF, E.ON, RWE ou bien… Enel. De son côté, GDF, fort de ses 18 milliards d'euros de chiffre d'affaires, est encore essentiellement un pure-player gazier. Or, en pleine consolidation du secteur énergétique européen, le succès appartient aux groupes mixtes, combinant électricité + gaz. Enfin, les deux acteurs sont pour le coup très bien placés sur le créneau du GNL, le gaz naturel liquéfié, promis soi-disant à un avenir prometteur.
Autrement dit, tout plaide a priori pour un tandem franco-français. Une hypothèse qui semble recueillir du reste l'assentiment général comme en témoigne l'afflux de commentaires en ce sens. Edmond Alphandéry, l'ancien ministre de l'Economie du gouvernement Balladur et surtout administrateur de Suez, estimait même sur BFM « que ce serait une très bonne solution ». Même réaction chez les salariés du groupe (3,35% du capital), dont les représentants souhaitent « un renforcement des coopérations déjà engagées avec GDF ». Les deux groupes partagent en effet la construction de deux centrales au gaz à Fos-sur-Mer. Bref, autant dire une unanimité de circonstance, relayée de surcroît par les marchés, qui veulent y voir une opération ayant un sens industriel. Ainsi, à Paris, les actions Suez, GDF et EDF avançaient respectivement de 5,9%, 4,2% et 4,6%. Sur les cinq dernières séances, le seul titre Suez a grimpé de 13,5%, flirtant avec ses plus hauts niveaux atteints en 2002. Quant à GDF, le titre a frôlé son record absolu des 29,9 euros à 29,8 euros.
Seulement, ce « meccano » flatteur sur le papier est par définition des plus complexes à monter compte tenu du statut semi-public du groupe gazier. A vrai dire, une fusion pure et simple entre les deux acteurs est actuellement impossible. Car l'Etat, qui détient actuellement 80% du capital de GDF, est tenu par la loi d'août 2004 de ne pas descendre en deçà des 70%. Donc, ce scénario ne peut être qu'envisagé dans un deuxième voire un troisième temps. Surtout lorsque l'on se souvient du climat passionné qui a entouré l'introduction en bourse des deux « joyaux » de l'énergie française, GDF et EDF. Dans l'immédiat, Suez et Gaz de France peuvent en revanche nouer des participations croisées. L'idée étant d'adresser un signal fort à la concurrence.
Mais, à ce stade, la difficulté serait moins technique que politique. Paris peut-elle en effet indéfiniment se poser en chantre du « patriotisme économique » alors que ses grandes entreprises n'hésitent pas, elles, à lancer des OPA à tours de bras hors de l'Hexagone, et notamment en Italie ? De fait, dernièrement, BNP Paribas s'est emparé de la BNL et auparavant, EDF a pris le contrôle d'Edison, PPR a avalé Gucci, le Crédit Agricole est monté dans Banca Intesa et Vincent Bolloré s'est invité au capital de Mediobanca. Silvio Berlusconi a alors beau jeu d'exiger la « neutralité » française dans le dossier Suez tout en brandissant la menace de mesures de rétorsion en cas de protectionnisme avéré.
En Espagne, José Luis Zapatero semble par contre adopter le point de vue parisien, au risque de s'attirer les foudres de Bruxelles. Alors que le chef du gouvernement espagnol a d'emblée fustiger la contre-offensive menée par l'allemand E.ON sur le champion national Endesa, convoité par son compatriote Gas Natural, Madrid vient d'adopter vendredi un package de mesures à même de dissuader tout prédateur étranger dans l'énergie.

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