Sur le plan industriel, le rapprochement Suez/GDF semble faire sens. Mais d'un point de vue capitalistique et politique, Suez tire mieux son épingle du jeu. La fusion "entre égaux" voulue par l'Etat n'en est donc pas vraiment une...
En principe, il s'agit d'une fusion entre égaux. Après un an et demi d'atermoiements et de rebondissements en tous genres, l'Elysée et Matignon sont enfin parvenus à leurs fins : marier Suez et GDF afin de former courant 2008 un nouveau mastodonte mondial de l'énergie doté d'une capitalisation boursière de l'ordre de 80 milliards d'euros. Avec à la clé des positions enviées dans le gaz naturel liquéfié (n°1 mondial), l'électricité (n°2 français et n°5 européen) ou le gaz (1er acheteur et 1er vendeur en Europe). De quoi permettre de rejoindre le trio des « champions » énergétiques hexagonaux que sont Total, EDF et Areva.
Sauf que l'analyse des faits et les modalités du rapprochement tendent à invalider quelque peu cette vision idéale. Et nul n'a oublié ce qu'il est advenu dans l'automobile entre DaimlerBenz et Chrysler, quand le constructeur allemand a peu à peu phagocyté son homologue américain. « La situation demeure assez paradoxale, observe un spécialiste du dossier qui a tenu à conserver l'anonymat. A l'origine, le projet Suez/GDF se veut défensif, puisque le second, plus petit, est censé jouer les chevaliers blancs en volant au secours du premier, convoité par l'italien Enel. Et puis, à l'arrivée, Suez semble avoir absorbé son partenaire gazier ». Ce n'est ainsi pas un hasard si Gérard Mestrallet, le patron de Suez, pilotera bien le nouvel ensemble au détriment de son alter ego chez GDF, Jean-François Cirelli, qui en deviendra le directeur-général délégué avec le titre de vice-président.
« A vrai dire, souligne notre spécialiste, il y a aussi un décalage manifeste défavorable à GDF. Car ce dernier, groupe intégré, se retrouve face à une holding qui chapeaute une poignée de grosses filiales (Electrabel, Distrigaz, Lyonnaise des Eaux, Ondeo, SITA…) et dont l'ambition est de les rentabiliser au plus vite. Chez GDF, le réflexe est d'abord industriel. Or, au final, c'est la logique privée qui l'emporte. GDF sera de fait privatisé ». Même si certains soutiennent que Suez sera entravé dans ses mouvements du fait d'une encombrante présence publique. Concrètement, les modalités de l'opération sont d'ailleurs favorables au groupe privé multi-services : le contrat s'est scellé sur la base de 21 actions Gaz de France pour 22 actions Suez. C'est presque la parité, mais ça ne l'est pas tout à fait.
En bout de course, le pouvoir au sein du groupe unifié reviendra aux actionnaires de l'opérateur privé qui en détiendront 55% contre 45% à ceux du gazier public. Seules contreparties : avec 35,6% du capital, l'Etat aura un peu plus que la minorité de blocage (33%). Et, symboliquement, l'ensemble franco-français prendra dans un premier temps l'appellation de « GDF-Suez ». A Paris, les investisseurs prenaient leurs bénéfices : les titres des deux groupes chutaient assez fortement lundi à la clôture. Suez perdait 3,3% à 40,3 euros et GDF lâchait 2,7% à 35,8 euros.
| Albert Frère et Crédit Agricole, les grands gagnants de Suez Environnement Jusque là, la répartition actionnariale au sein de Suez et GDF demeurait assez simple : Albert Frère avait 9,5% de Suez et le Crédit agricole, 3,3%. Chez GDF, l'Etat possédait 80%. Désormais, tout change. Le gouvernement possèdera 35,6% du tandem . Le milliardaire belge se retrouvera dilué à 5,3% et le Crédit agricole à 1,8%. Mais les actionnaires de Suez récupèreront surtout en guise de dédommagement les deux tiers du pôle Environnement (eau et déchets) du groupe conformément à l’accord arraché par l’exécutif. Cette branche, estimée aujourd’hui à quelque 13 milliards d’euros par le site Investir, sera prochainement introduite en bourse. De là, l’ensemble GDF Suez en gardera 35% et un volant de "grands actionnaires" - dont Albert Frère et le Crédit agricole -, 13% ; le tout dans le cadre d’un pacte qui « reste à négocier » selon le communiqué commun des deux groupes. D’une certaine mesure, l’affaire Suez/GDF revient donc dans l’immédiat à indemniser le Groupe Bruxelles Lambert d’Albert Frère ainsi que la banque verte dirigée par René Carron. |

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