Sarkozy fait de la Caisse des dépôts la caisse des débits

Chloé Hecketsweiler et Marc Michaux -  29/01/2009 11:00:00  - L'Expansion 
 
Jérôme Chatin

« La carrière du directeur est ainsi liée au bon vouloir du président de la République, qui le nomme et le reconduit (ou pas) à sa guise, regrette Jean-Philippe Gasparotto, secrétaire général CGT de la CDC. C'est un moyen de pression réel. » Daniel Lebègue, qui l'a dirigée de 1997 à 2002, témoigne : « Il faut savoir dire non si nécessaire, tout en s'efforçant d'établir des relations de coopération avec le gouvernement. L'exercice n'est pas simple. » L'Etat exerce en permanence une pression discrète sur le patron de la Caisse. Exemple : en 2005, Dominique de Villepin, alors Premier ministre, l'encourage à augmenter le montant des placements en actions. De début 2005 à début 2008, il est passé de 6,7 à 10,4 milliards. Une goutte d'eau dans le total des fonds d'épargne, mais qui fait désordre quand les marchés s'effondrent.

Surtout, l'Etat incite la CDC à prendre en charge un nombre croissant de missions qu'il ne peut plus financer. Elles sont détaillées dans le plan Elan 2020, qui fixe les nouvelles priorités de la Caisse. A côté du financement et de la construction de logements (90 000 par an à partir de 2010, 40 % de plus qu'aujourd'hui), elle devra s'intéresser à la modernisation des universités, doubler son aide aux PME et investir dans les énergies renouvelables. Tenir ces objectifs ambitieux sans ressources supplémentaires promet d'être un véritable casse-tête pour Augustin de Romanet. Seule solution face à cette gageure : améliorer la productivité de la Caisse. « Elan 2020 s'accompagnera de la mise en place d'indicateurs de performance », insiste-t-il.

Le directeur n'est cependant pas au bout de ses peines. Depuis l'automne, l'Etat l'accable de demandes pressantes. La valse commence fin septembre. La banque franco-belge Dexia est alors au bord de la faillite, il faut la recapitaliser d'urgence. Augustin de Romanet se précipite à Bruxelles pour négocier avec le Premier ministre belge. Il reçoit alors un appel de Christine Lagarde qui lui demande de mettre 3 milliards d'euros sur la table. Sa réponse est immédiate. La CDC n'en a pas les moyens : ce sera 2 milliards et pas un sou de plus.

Fin octobre, nouveau coup de fil : cette fois-ci, il s'agit de créer un Fonds stratégique d'investissement aux côtés de l'Agence des participations de l'Etat (APE). Objectif : voler au secours des entreprises touchées de plein fouet par la crise économique et financière. Le président de la République souhaite y consacrer 50 milliards ! Augustin de Romanet se bat pied à pied, il n'est pas question d'aller au-delà de 20 milliards d'euros, apportés à parts égales par la CDC et l'APE. Il obtient gain de cause, mais doit se résoudre à des arbitrages difficiles pour réunir les 7 milliards de titres et les 3 milliards de liquidités nécessaires à l'amorçage du fonds.

Mi-décembre, Augustin de Romanet annonce ainsi la cession d'environ 35 000 logements de sa filiale Icade afin de dégager 2 à 2,5 milliards d'euros. L'acquéreur des logements serait... la SNI, une autre filiale de la CDC. Premier bailleur social de France, elle gère 182 000 logements sociaux. « Nous sommes sur le dossier », confirme André Yché, président du directoire de la SNI, qui s'inquiète cependant des modalités de l'opération, effectuée en plein retournement du marché immobilier. « Nous n'achèterons pas à n'importe quel prix et nous voulons avoir la garantie de pouvoir revendre une partie de ce patrimoine selon nos propres critères. » Il risque de ne pas avoir le choix : cette opération est la contrepartie négociée par Augustin de Romanet pour éviter le transfert de sa pépite, la Caisse nationale de prévoyance, au FSI. L'Etat n'avait pas manqué de réclamer cette machine à cash.

Ces « détails » réglés, le directeur de la Caisse risque de devoir batailler quotidiennement contre l'APE pour faire valoir ses choix, bien que la CDC soit l'actionnaire majoritaire du FSI. « Nous avons l'habitude d'irriguer tous les secteurs de l'économie, or le fonds pourrait n'intervenir que dans certains secteurs jugés stratégiques », commente Jérôme Gallot, qui apporte 1 milliard d'euros de participations au fonds et une capacité d'investissement annuelle de 400 millions d'euros.

« Par ailleurs, nous n'investissons jamais plus de 10 millions d'euros en direct, en privilégiant les entreprises dont la valeur ne dépasse pas 100 millions d'euros. Le FSI pourrait nous amener à sortir de ce cadre. » L'APE pourrait en outre savonner la planche aux directeurs de la CDC, institution qu'elle juge anachronique. « L'APE et la CDC sont des s?urs ennemies. L'APE a toujours prétendu que la CDC était mal gérée, insuffisamment réactive, soucieuse avant tout d'affirmer son autonomie face au gouvernement. Le FSI pourrait être le cheval de Troie, une première brèche dans la citadelle CDC », estime un proche du dossier. D'autant plus que la CDC est en surchauffe. « Nous sommes à l'os », avoue un directeur de la Caisse.

« Le Fonds stratégique d'investissemen tn'a pas vocation à faire du Meccano industriel »

Interview de Gilles Michel, nouveau directeur général du Fonds stratégique d'investissement (FSI)

Vous n'avez pas le profil d'un financier, et pourtant vous avez été choisi pour être le directeur général du nouveau FSI. Comment expliquez-vous cette nomination ?

Mon expérience dans l'automobile, comme directeur des achats de PSA, puis en tant que directeur général de Citroën, a été déterminante. Ce secteur est l'une des priorités du fonds, qui devra être capable d'identifier les meilleurs projets industriels. Plus généralement, mon expertise dans l'industrie - j'ai aussi travaillé à Saint-Gobain - me sera précieuse pour repérer les entreprises susceptibles de devenir des leaders dans leurs secteurs, et pour les aider à bâtir un plan de développement solide.

Comment allez-vous utiliser les 20 milliards d'euros dont est doté le fonds ?

Nous utiliserons une partie de cet argent pour entrer au capital d'entreprises dans des secteurs en difficulté. Notre rôle est celui d'un chef de file : rassurer les investisseurs potentiels - publics ou privés, français ou étrangers -, et les fédérer autour d'un projet. Notre présence sera limitée dans le temps : cinq à dix ans. Nous pourrons entrer au capital de grandes entreprises, afin de stabiliser leur actionnariat. Dans tous les cas, nous n'avons pas vocation à soutenir des canards boiteux ou à faire du Meccano industriel.

Allez-vous privilégier certains secteurs d'activité ?

Seuls la finance et l'immobilier n'entrent pas, a priori, dans notre champ d'action. Nous sommes déjà très sollicités par les entreprises et par les investisseurs. Mon équipe travaille en ce moment sur vingt-cinq dossiers.

Quand allez-vous conclure votre premier dossier d'investissement ?

Nous aurons des opérations dès le mois de février. Les dossiers que nous traitons dans le cadre du fonds de soutien à l'automobile sont urgents. Ce fonds est doté de 300 millions d'euros, dont 100 apportés par le FSI.

Actionnaires partenaires au sein du FSI, la Caisse des dépôts et l'Agence des participations de l'Etat ne s'apprécient guère. Ne craignez-vous pas de devoir jouer en permanence les médiateurs ?

Ces deux actionnaires ont tout intérêt à ce que le fonds fonctionne le mieux possible. Sa gouvernance est transparente. Le conseil d'administration est présidé par Augustin de Romanet, et composé de sept membres : deux viennent de la Caisse, deux représentent l'Etat, trois personnalités sont issues du privé. Le processus de décision est clair. Pour des montants inférieurs à 25 millions d'euros, je décide seul. Au-delà, c'est le comité d'investissement, présidé par Patricia Barbizet, qui s'engage. Et tout investissement de plus de 100 millions doit être approuvé par le conseil d'administration réuni en séance plénière.

Arrivée au bout de ses fonds propres, celle-ci pourrait être obligée de piocher dans les fonds d'épargne pour financer ses missions. Actuellement, 100 milliards sont placés de manière sécurisée, afin d'être immédiatement mis à la disposition des épargnants. Or cet arbitrage serait remis en cause, si la CDC devait augmenter son aide aux collectivités locales. En novembre, elle a déjà ponctionné ses fonds d'épargne pour pouvoir leur prêter 5 milliards d'euros. « La Caisse n'a pas vocation à jouer un rôle de banquier », s'alarme Jean-Philippe Gasparotto. Or cette opération risque de se répéter.

Déjà, deux anciens patrons de la CDC agitent le chiffon rouge. « Il y a des limites à ne pas franchir. Au cours de ces dernières semaines, il me semble qu'elles ont été atteintes. La Caisse ne peut pas et ne doit pas immobiliser de manière excessive son bilan car elle doit pouvoir en toutes circonstances garantir la liquidité et la sécurité des fonds qu'elle gère », martèle Daniel Lebègue. « Il serait suicidaire de mobiliser les fonds d'épargne pour acquérir des participations dans des entreprises », renchérit Robert Lion.

Pour contrecarrer les incessantes pressions du gouvernement et ne pas mettre en péril la CDC, Augustin de Romanet, qui se dit proche de Raffarin, ne peut compter que sur un rempart : sa commission de surveillance, présidée par le député UMP Michel Bouvard, avec qui il s'entend très bien. « Le tandem fonctionne et parvient jusqu'à présent à limiter les coups de boutoir de Nicolas Sarkozy », se rassure Jean-Claude Grousselle, secrétaire général adjoint FO de la CDC. Pour l'instant.

 
 
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