Le travail plutôt que l'esbroufe, la négociation plutôt que le conflit. Sur ces valeurs, le patron d'EDF a bâti une carrière sans courts-circuits. Mais les prochains mois pourraient être survoltés...
Le nouveau président est... Pierre Gadonneix ! Précision utile, en ces mois de fébrilité électorale : il s'agit du Conseil mondial de l'énergie. N'empêche. Pour le patron d'EDF, cette élection par ses pairs, qui a eu lieu fin 2006, sonne comme une consécration, après vingt ans passés à bourlinguer dans le monde de l'énergie. Sans doute s'en défendra-t-il. Car l'homme a le succès modeste. Il a beau diriger l'une des premières capitalisations boursières françaises, il reste l'un des patrons les plus discrets du CAC 40. Ni coups de gueule ni règlements de comptes par médias interposés, Gadonneix ne disjoncte jamais. « Je ne sais même pas s'il a des ennemis », s'interroge un proche.
1-Menacé par l'allemand E.ON, il va devoir user de son sens tactique pour défendre son leadership européen. 2-Mener à bien la dérégulation du marché de l'électricité, le 1er juillet, mobilisera tout son art de la diplomatie. 3-Son talent de négociateur lui sera utile pour s'imposer comme « superingénieriste » dans les projets nucléaires internationaux.
Courant continu, donc. A l'image de sa carrière, d'une linéarité « rare dans le monde des patrons », souligne son conseiller Raymond Soubie, PDG du Groupe Altedia. Là non plus, pas d'allers-retours fracassants ou de plantages retentissants. Quinze ans au ministère de l'Industrie, dix-sept à la tête de Gaz de France. Et EDF. On a vu cursus plus tourmenté.
C'est que « Gadonné », comme on dit dans le Limousin, son pays d'origine, est un coureur de fond. Il s'est façonné petit à petit, dans la plus pure tradition familiale. Son père avait été remarqué par l'instituteur du village, à Saint-Yrieix-la-Perche. Le fils a eu son « mentor », lui aussi : Michel d'Ornano, alors ministre de l'Industrie, lui donne sa chance. Son successeur, René Monory, « séduit par son bon sens », le nomme à la Direction des industries métallurgiques mécaniques et électriques. On est en 1978, il n'a que 35 ans. Il croise du beau monde, notamment Louis Gallois. Entre les deux hommes, le courant passe. Normal, ils cultivent tous deux le même sens de l'Etat... et du consensus. « Gadonneix ne cherche pas l'affrontement. Il est réglo sans être flatteur, les ministres lui font confiance. Il a survécu à plusieurs changements ministériels, tout comme moi », constate le patron d'EADS. C'est toutefois « Gado » - son surnom - qui détient le record : neuf ministres et deux alternances pendant la décennie passée à Bercy. D'autres auraient sauté, pas lui. « A chaque valse ministérielle, il prenait sa petite valise et repartait au front », raconte un intime. « Le pire, c'était Chevènement, se souvient Pierre Gadonneix. Lui, il voulait vraiment me virer. J'ai commencé à lui parler de sidérurgie. A la fin de l'entretien, il a décidé de me garder. »
Louis Gallois, le serviteur de l'Etat
Ils ont bossé quatre ans ensemble entre 1982 et 1986. « J'ai chapeauté Gadonneix lorsque j'étais directeur général de l'industrie, se souvient le PDG d'EADS. Il est habile et obstiné, c'est un tacticien. Il est moins visible que certains, mais il parvient toujours à ses fins. » Régulièrement, les deux hommes déjeunent ensemble. Ils se croisent aussi au très sélect club du Siècle.
Thierry Desmarest, l'alter ego
Amis de longue date, ils montrent la même sobriété dans leur management et dans leur communication. « On skie ensemble, raconte le président du conseil d'administration de Total, on se voit aussi à l'opéra et on parle littérature. » Les écrivains préférés de « Gado » ? Balzac et Stefan Zweig.
Raymond Soubie, le conseiller
Des copains de trente ans. « Je l'ai connu lorsque je m'occupais des questions sociales sous Raymond Barre, il était alors en train de restructurer la sidérurgie française. » Plusieurs fois, Gadonneix a fait appel aux services de PDG d'Altedia. Il lui a notamment demandé de mener à bien le projet d'actionnariat salarié à EDF. Les trois quarts des salariés ont souscrit des actions.
« Sa force, c'est de s'être toujours positionné comme un industriel », analyse Raymond Soubie. « Il fait l'unanimité, car il n'est pas marqué politiquement », renchérit son ami Olivier Dutheillet de Lamothe, membre du Conseil constitutionnel. Affiché libéral, il fut proche d'Alain Madelin, mais revendique aussi une amitié avec Laurent Fabius.
« Do your homework first », disait son prof de Harvard au jeune Gadonneix, tandis qu'il préparait son doctorat d'économie d'entreprise. « Fais d'abord ton boulot, après, tu parleras. » Le patron d'EDF n'a jamais oublié le conseil. Quand certains travaillent leurs réseaux et leur image, lui bosse ses dossiers. Il aime les plongées vertigineuses dans les sujets compliqués. Il s'en empare, les concasse et s'en imprègne. Illustration au ministère de l'Industrie, quand il est chargé de la restructuration de la sidérurgie française. « J'étais probablement celui qui, dans l'administration, connaissait le mieux le sujet », commente-t-il. Une exigence qu'il demande à ses collaborateurs. « Il a un oeil laser, il va dans le moindre détail », témoigne l'un d'eux. « Oui, car c'est là que le diable vient se nicher », répond l'intéressé. Perfectionniste aigu, « et sans doute un peu anxieux, estime un ancien n° 2. Il est mal à l'aise s'il ne maîtrise pas le sujet sur le bout des doigts. Mais quand c'est le cas, il est redoutable, surtout s'il s'agit d'une négociation. »

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