Marcia Angell a longtemps été rédactrice en chef du prestigieux New England Journal of Medicine. Elle vient de publier un ouvrage très sévère sur les dérives de l'industrie pharmaceutique, « The Truth About Drug Companies », déjà best seller aux Etats-Unis.
Médecin de formation, Marcia Angell a longtemps été rédactrice en chef du prestigieux New England Journal of Medicine. Désignée en 1997 par Time magazine, comme une des 25 personnalités les plus influentes des Etats-Unis, elle vient de publier un ouvrage très sévère sur les dérives de l’industrie pharmaceutique. Paru fin août aux éditions Random House, « The Truth About Drug Companies » (la vérité sur les laboratoires pharmaceutiques) a déjà été vendu à plus de 40 000 exemplaires. Entretien avec l’auteur, qui est aussi enseignante à la Harvard Medical School :
Vous portez un jugement très noir sur les pratiques du secteur, dénonçant notamment la collusion entre les professeurs de médecine et les laboratoires.
Oui, nous sommes au bord de la corruption. Les enjeux financiers sont tellement énormes, notamment dans les spécialités comme la cardiologie. Parallèlement, les avancées scientifiques sont souvent modestes, d’où l’intérêt de les gonfler avec un leader d’opinion comme caution. Le statut de ces professeurs de médecine n’est pas toujours clair : consultant, conseiller scientifique, intervenant à des congrès, chercheur.
Ces chercheurs travaillent sur des essais cliniques, dont nous ne connaîtrons les résultats que si le laboratoire choisit de les rendre publics. Il ne le fait pas, s’ils lui sont défavorables*. D’ailleurs, la FDA (ndlr l’autorité sanitaire américaine) n’est pas obligée de divulguer les résultats dont elle dispose.
Vous êtes aussi très pessimiste sur la capacité des laboratoires à innover.
Cela semble à peine croyable, mais au cours des dernières années, seule une poignée de molécules vraiment novatrices ont été mises sur le marché, et encore beaucoup financées par des fonds publics ou des petits laboratoires de biotechnologie. Beaucoup de prétendues innovations ne sont que des variations de découvertes anciennes. Sur 78 médicaments approuvés par la FDA en 2002, seules 17 avaient des composants actifs nouveaux et sept apportaient vraiment un plus thérapeutique.
Pire, il y a peu de molécules dans les pipelines, prêtes à prendre la place des « blockbuster » -les produits phare-, dont le brevet va tomber dans le domaine public.
Ce qui explique les efforts toujours plus intenses, notamment aux Etats-Unis, pour faire consommer les médicaments...
Chez nous, c’est une course folle, de la publicité incessante, notamment à la télévision. On nous matraque de messages, vous finissez par vous persuader que vous êtes malades. Comme les médecins sont débordés de travail, ils vous prescrivent systématiquement ce que vous leur demandez.
Les laboratoires ont aussi une politique très active de distribution d’échantillons. En 2001-2002, 11 milliards de dollars ont été dépensés en échantillons. L’industrie se donne les moyens de rendre médecins et patients accrocs à ses produits.
Libres aux Etats-Unis, les prix des médicaments ont beaucoup augmenté. Ce mouvement va-t-il ralentir ?
Les Américains déboursent 200 milliards de dollars annuellement pour les traitements sur ordonnance. Le poste médicament est celui qui augmente le plus dans les dépenses de santé (+12% par an). Non seulement les médecins ont tendance à prescrire plus facilement les nouveaux médicaments, plus chers que les anciens, même s’ils ne sont pas plus efficaces. Mais encore, le prix des nouveaux produits ne cesse d’augmenter. En 2002, le prix moyen des quinze médicaments les plus prescrits aux personnes âgées était pour chacun de près de 1500 euros pour l’année.
Avant que son brevet tombe dans le domaine public, l’antiallergique Claritin a augmenté 13 fois en cinq ans !
Dans l’avenir toutefois, l’envolée des prix devrait ralentir. Près de la moitié de la population, devrait être, à terme, couverte par les programmes publics d’assurance maladie, medicare et medicaid (destinés aux plus pauvres et aux plus âgées). Les pouvoirs publics auront alors une capacité de négocier les tarifs à la baisse.
NDLR : *le laboratoire américain Immune Response a même attaqué en justice deux chercheurs universitaires qui avaient déclaré publiquement que le vaccin sur lequel ils travaillaient depuis trois ans était inefficac

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