
Trois questions à Pierre Ballester, ex-Grand Reporter à L'Equipe durant les années quatre-vingt-dix et auteur aux éditions du Rocher de Tempêtes sur le Tour.
Plongée dans l’envers du décor à la veille du départ du 95ème Tour de France, dix ans après l’affaire Festina.
Depuis la dernière décennie, comment expliquer que dopage ne rime pas avec naufrage du Tour de France ?
C’est un faux paradoxe, si l’on considère que le Tour n’est plus ce qu’il était. Selon un étude confidentielle menée l’an dernier pour certains annonceurs par l’agence de marketing sportif Sportlab, il ressort que 85% des personnes interrogées ne croient plus en la crédibilité sportive de l’épreuve. Mais alors, plus du tout. Mieux. Sait-on quelle est la 1ère motivation des téléspectateurs sur le Tour ? Ce sont les paysages. Pour 22% d’entre eux, l’épreuve devient une sorte de balade touristique, une visite du musée France. Au fond, on regarde plus la France que le Tour. Le cyclisme devient presque un alibi. D’ailleurs, pour la première fois cette année, France Télévisions fera office de guide dans ce musée à ciel ouvert en proposant au cours de ses directs d’étapes des sortes de « décrochages » de quelques minutes sur les monuments ou paysages traversés : parfois un lac d’altitude, parfois une abbaye cistercienne, parfois un viaduc, etc…
Et puis, pour 16% des téléspectateurs, le ressort principal demeure précisément le dopage. On est là dans le voyeurisme, le sensationnel. On regarde le Tour en guettant le scandale. On attend la chute (au vrai comme au figuré) des vedettes… Guère étonnant dans ces conditions que 80% de ceux qui ont suivi la dernière édition, où on a vraiment touché le fond, en aient eu une mauvaise opinion.
Pourquoi les sponsors, si attachés à leur image de marque, continuent-ils de se bousculer sur une course aussi entachée de tricheries ?
Non seulement les « affaires » ne les effraient pas, mais en plus elles semblent les attirer. Sur les 470 enseignes présentes depuis 10 ans sur la Grande Boucle à quelque échelon que ce soit, seulement 4 sont parties. Soit moins de 1%. A cela, au moins deux raison. Primo, parce qu’en terme de mémorisation, on ne fait guère mieux. Le Tour reste le 3ème ou 4ème spectacle sportif au monde. Sait-on que Festina n’a jamais vendu autant de montres que depuis 1998, l’année de sa disgrâce retentissante. Secundo, parce qu’on touche là au sponsoring défensif : si vous vous retirez de la course, un de vos concurrents directs prendra votre place. Il faut donc préserver votre visibilité en sécurisant votre emplacement. D’où la bousculade…
Quelles sont alors les éventuelles menaces économiques qui pèsent sur l’épreuve ?
On a dit que les audiences en France s’effritaient, mais en fait, depuis dix ans et le décrochage spectaculaire lié à l’affaire Festina où l’on a brutalement perdu 30% d’écoute en un an, la fourchette fluctue invariablement entre 3,2 et 3,6 millions de téléspectateurs par jour. En revanche, le vrai problème est dans le profil ce ces téléspectateurs, qui ne se renouvelle plus parce que le cyclisme sur route, au-delà du Tour, se meurt peu à peu en France. Les plus de 50 ans sont majoritaires. D’ailleurs, il n’est que de voir le type dominant de sponsors ou partenaires maillots pour s’en convaincre : énormément de banques et d’assurances (LCL, Caisse d’Epargne, Crédit Agricole, CSC, Rabobank, AG2R…)!

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