Pionnier des biotechnologies, le créateur de l'EPO s'est hissé dans le peloton de tête de la pharmacie mondiale. Mais deux études mettant en cause ses produits phares le fragilisent.
L'EPO ne mine plus seulement la santé des cyclistes et l'image du Tour de France. Depuis quelques mois, ce médicament contre l'anémie plombe également la croissance d'Amgen, le laboratoire américain qui l'a mis au point. Cette molécule miracle, vendue 1,8 million d'euros le gramme, lui a permis de se hisser en moins de trente ans dans le top 10 de la pharmacie mondiale (devant Bristol-Myers Squibb). Amgen a réalisé l'an passé un chiffre d'affaires de 14,3 milliards de dollars, en hausse de 18 %, et a dégagé un bénéfice de 3 milliards. Mais, quelques semaines après l'annonce de ces résultats record, deux études attiraient l'attention sur les risques liés à l'administration de doses d'EPO trop importantes et provoquaient un raidissement des autorités de santé et une chute brutale des ventes. Or le produit représente près de la moitié du chiffre d'affaires d'Amgen (46,5 % en 2006).
En 2006, deux médicaments issus des biotechnologies ont fait leur apparition dans la liste des meilleures ventes mondiales, établie chaque année par IMS Health. Tous deux sont des produits d'Amgen. L'Aranesp, la nouvelle EPO recombinée, lancé en 2001, se classe à la sixième place, avec 5 milliards de dollars de ventes. L'Enbrel, un médicament contre la polyarthrite rhumatoïde mis au point par Immunex, racheté par Amgen en 2001, est neuvième avec des ventes de 4,5 milliards de dollars - il est commercialisé en association avec le laboratoire, Wyeth Pharmaceuticals. La performance d'Amgen est d'autant plus remarquable que ses deux médicaments sont commercialisés essentiellement aux Etats-Unis et en Europe. Certes, ils restent loin du Lipitor, l'anticholestérol de l'américain Pfizer, qui atteint 13,6 milliards ! Mais les deux produits d'Amgen affichent en revanche les plus fortes progressions de la liste : + 35,6 % pour l'Aranesp et + 18,4 % pour l'Enbrel.
La valorisation boursière de cette étoile du Nasdaq, dont l'action avait progressé de 1 100 % en vingt ans, a fondu de 20 milliards de dollars depuis le début de l'année. Le n° 1 mondial des biotechnologies ne vaut plus, si l'on ose dire, que 60 milliards, et court le risque de devenir la proie d'un des géants du secteur. Kevin Sharer, son PDG, a aussitôt décrété l'état d'urgence : 2 200 à 2 600 emplois vont être supprimés, soit 12 à 14 % de l'effectif mondial. Les investissements seront amputés de 1,9 milliard de dollars, et le budget de la recherche se verra réduit d'environ 400 millions. Quant à l'ouverture d'une nouvelle usine en Irlande, elle n'est plus d'actualité. Un retournement de situation brutal pour cette icône des biotechnologies dont l'aventure ressemblait jusqu'à présent à une succes story.
Applied Molecular Genetics, très tôt rebaptisé Amgen, a été créé par un groupe d'investisseurs en 1980 à Thousand Oaks, dans la banlieue de Los Angeles, pour produire des médicaments grâce au génie génétique. A l'époque, les progrès spectaculaires de la biologie moléculaire laissent entrevoir la possibilité de fabriquer des molécules bien plus complexes que celles pouvant être obtenues par synthèse chimique, et notamment des protéines humaines. Deux ans plus tôt, une autre société californienne, Genentech, a ouvert la voie en cultivant de l'insuline à partir de bactéries génétiquement modifiées - on parle dans ce cas d'insuline « recombinante ». Les fondateurs d'Amgen, qui ont confié la direction à un chimiste débauché chez Abbott, George Rathmann, s'intéressent à une autre protéine : l'érythropoïétine (EPO). Un médecin français, Paul Carnot, a démontré en 1906 que cette hormone sécrétée par les reins stimulait la production de globules rouges, améliorant ainsi l'oxygénation de l'organisme. Il doit donc être possible de l'utiliser pour soigner l'anémie, notamment en cas d'insuffisance rénale chronique. En 1989, après neuf années de recherche, Amgen commercialise la première EPO recombinante, sous le nom d'Epogen. Et, deux ans plus tard, le Neupogen, un facteur de croissance des globules blancs (granulocytes colony stimulating factor, ou G-CSF).
1994. L'EPO, antianémique lancé en 1989 par Amgen en collaboration avec Johnson & Johnson, figure à la quatrième place des médicaments les plus prescrits dans le monde.
L'utilisation de ces deux médicaments en appoint des traitements anticancéreux par chimiothérapie ou radiothérapie, qui détruisent les cellules sanguines, leur confère un formidable potentiel commercial. Mais la start-up, malgré son introduction en Bourse dès 1983, n'a pas les moyens d'assurer leur distribution dans le monde entier. Plutôt que de céder la société à un grand laboratoire - à l'image de Genentech, racheté par le suisse Roche en 1990 -, les dirigeants d'Amgen décident de se doter de leur propre force de vente tout en nouant des partenariats. La société commercialise elle-même l'Epogen pour le traitement de l'insuffisance rénale chronique aux Etats-Unis, et elle confie l'oncologie ainsi que les ventes dans les autres pays à Johnson & Johnson. Pour le Neupogen, elle se réserve l'intégralité du marché américain et laisse le reste du monde à Roche. Le succès de ces deux médicaments est immédiat. En 2001, Amgen, dont le chiffre d'affaires dépasse déjà les 3 milliards de dollars, rachète pour 16 milliards une autre société de biotechnologies, Immunex, qui vient de mettre au point un médicament prometteur contre l'arthrite, l'Enbrel (développé conjointement avec Wyeth Pharmaceuticals).
2007. Deux études soulignent les risques cardiovasculaires liés à l'administration de fortes doses d'EPO et provoquent une chute des ventes des produits vedettes d'Amgen.
Peu après, la firme de Thousand Oaks met sur le marché deux nouvelles versions de ses protéines recombinantes : l'Aranesp (EPO) et le Neulasta (G-CSF). Cette fois, elle en assure elle-même la commercialisation dans le monde entier. Bien que les doses soient administrées en microgrammes, un traitement à l'Aranesp coûte entre 70 et 300 euros par semaine (selon le poids du patient et l'indication), et est parfois prescrit à vie en cas d'insuffisance rénale chronique. Une vraie rente ! Entre 2000 et 2006, le chiffre d'affaires d'Amgen est multiplié par quatre.
Dans un secteur qui prospère depuis des décennies sur les acquis de la chimie, le laboratoire californien incarne un nouveau modèle. « Les priorités d'un laboratoire traditionnel sont le marketing, puis la recherche, et enfin la production ; pour une société de biotechnologies comme Amgen, c'est d'abord la recherche, puis la production, et ensuite le marketing », résume Gilles Marrache, le patron de la filiale française. L'entreprise qui a cloné le gène de l'EPO en 1983 a consacré près de 3,4 milliards de dollars à la R&D l'an passé, soit 23,6 % de son chiffre d'affaires. Cela représente la moitié du budget de recherche du premier pharmacien mondial, Pfizer, pourtant trois ou quatre fois plus gros. Les protéines recombinantes d'Amgen sont produites par des usines high-tech, chacune représentant un investissement d'environ 1 milliard de dollars. Ces molécules sont aussi beaucoup plus difficiles à copier une fois le brevet arrivé à échéance : dans leur cas, on ne parle pas de génériques mais de « biosimilaires ». « Amgen, c'est un peu le Google de la pharmacie », résume un analyste.
1998. Amgen gagne son procès contre Johnson & Johnson sur la commercialisation d'une nouvelle EPO : le labo de biotechnologies gardera l'exclusivité du futur produit.
Pourtant, le laboratoire californien est aujourd'hui confronté aux mêmes problèmes que les grands du secteur. En début d'année, deux études internes ont mis en évidence les risques liés à l'administration de trop fortes doses d'Aranesp et d'Epogen. Certains médecins, notamment aux Etats-Unis, utilisaient ces médicaments pour porter le taux d'hémoglobine des patients anémiés jusqu'à 14 grammes par décilitre de sang (le taux normal d'un adulte se situant entre 15 et 17 grammes). Or le risque d'accident cardiovasculaire chez ces patients augmente au-delà de 12 grammes par décilitre. Les autorités de santé ont aussitôt durci leurs recommandations.
2002. Amgen lance la nouvelle version de son EPO, l'Aranesp, ainsi qu'un produit prescrit en cancérologie, le Neulasta. La société rachète Immunex pour 16 milliards de dollars.
Au troisième trimestre 2007, les ventes d'Epogen ont baissé de 5 %, et celles d'Aranesp ont diminué de 36 %. L'avenir d'Amgen n'est pas menacé pour autant : les ventes de Neupogen et de Neulasta ont progressé de 10 % en un an, et celles d'Enbrel, de 16 %. Amgen vient en outre de lancer un nouveau médicament prometteur contre le cancer colorectal, le Vectibix. La pépite de l'industrie pharmaceutique devrait donc continuer de briller. A condition de conserver son indépendance.

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