L'interview complète du patron de Sanofi-Aventis.
- Comment restructurer Sanofi-Aventis sans licenciements ?
- Jean-François Dehecq. Les restructurations, cela veut dire traiter les problèmes proprement et sans esbroufe. J'entends dire : ils vont fermer une usine sur deux ! Mais quel intérêt ? La main-d'oeuvre de nos usines, c'est 2,5 % du chiffre d'affaires. Si j'en ferme une sur deux, je gagne 1 %. Et pendant ce temps-là, on dépense vingt ou trente fois plus en marketing. Mieux vaut avoir plus de salariés et compter sur la croissance pour les absorber. Mieux vaut pousser les produits et faire 18 % de croissance que de mettre un bazar social innommable. Une entreprise, c'est un corps social. Cela a un rythme. La motivation, l'affection des gens pour leur entreprise, leur fierté à être dans une boîte gagnante.
- Comment motiver des salariés qui ont déjà vécu plusieurs fusions ?
- Les gens ne sont pas fous. Les salariés de Sanofi comme ceux d'Aventis savent très bien que, si rien ne se passait, ils finiraient par être vendus à une boîte américaine ou à un pool de banquiers. C'est ce qui se passe partout en Europe. Les gens savent très bien que, sans cette fusion, ils seraient en train de vivre des plans d'ajustement.
- Votre stratégie est-elle à l'opposé de celle des autres grands laboratoires mondiaux ?
- Ce que fait l'industrie pharmaceutique m'inquiète un petit peu. Si elle se met uniquement à vendre des produits très chers dans les pays où elle peut en vendre beaucoup, elle ne va pas durer longtemps. Parce qu'il n'y a pas un seul pays au monde qui n'a pas un énorme problème de financement de la santé. Chaque fois qu'on laisse mourir un produit mature, il faut le remplacer par un produit innovant dix fois plus cher. Et, au bout du compte, vous avez un trou dans la caisse. L'industrie pharmaceutique doit être une industrie citoyenne. C'est pour cela que je veux être dans les génériques, les médicaments sans prescription, les produits matures et les produits innovants.
- Qu'est-ce qui vous permet de penser que Sanofi-Aventis fera mieux ?
- L'un des atouts de l'Europe, leader en matière d'innovation il y a trente ou quarante ans, tient à son multiculturalisme. C'est une force considérable que nous abandonnons pour imiter les Américains. Un Italien ne pense pas comme un Anglais, un Hongrois ou un Français. Le jour où vous dites « je regroupe les centres de recherche, je me fais conseiller par des consultants anglo-saxons », car il n'y en a pas d'autre, vous avez stérilisé l'Europe.
- Sanofi-Aventis est-il une des dernières chances de la pharmacie européenne ?
- Il n'y a pas de fatalité à ce que l'industrie pharmaceutique parte aux Etats-Unis. C'est grave pour l'emploi, c'est grave pour la santé et c'est grave pour l'Europe, car le jour où elle disparaît, l'Europe peut fermer des pans entiers de ses universités.
- Quelle est la langue officielle de Sanofi-Aventis ?
- Ce n'est sûrement pas l'anglais. Une multinationale est une entreprise dans laquelle chacun peut parler sa langue. Dans une réunion, c'est du cerveau des gens dont on a besoin. Si vous les obligez à parler anglais, les Anglo-Saxons arrivent avec 100% de leurs capacités, les gens qui parlent très bien, avec 50%, et la majorité, avec 10%. A vouloir tous être anglo-saxons, il ne faut pas s'étonner que ce soient les anglo-saxons qui gagnent.

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