Depuis cinq ans, la branche édition de Lagardère rachète des groupes étrangers et se diversifie. Une croissance qui lui permet de bien surmonter les aléas du secteur.
Gonflé ! Quand l'état-major du site de commerce en ligne Amazon est venu réclamer à Arnaud Nourry, le patron du Groupe Hachette Livre, des fichiers numériques pour permettre aux internautes de feuilleter virtuellement quelques pages d'un ouvrage avant de le commander, il n'imaginait pas que le Frenchy refuserait poliment. Même fin de non-recevoir à l'adresse de Google, Arnaud Nourry se payant le luxe de ne pas signer l'accord de confidentialité, préalable pour qui veut entrer dans l'antre du moteur de recherche à New York. Car la plus grande crainte d'Arnaud Nourry est de voir un jour les géants américains d'Internet proposer ses fichiers en téléchargement à prix cassés, ou réimprimer à la demande et sans son aval des livres épuisés.
Si Hachette Livre peut discuter à armes égales avec Amazon et Google, demain avec Microsoft, Apple et les opérateurs de télécoms, c'est que le français est devenu un géant de l'édition, se hissant discrètement au deuxième rang mondial derrière l'anglais Pearson. Une conquête commencée par Arnaud Nourry en 2003 avec le soutien de son actionnaire, Arnaud Lagardère, qui a investi dans le livre un peu plus de 1 milliard d'euros en cinq ans. Ses plus beaux coups : le rachat de l'éditeur anglais Hodder Headline en 2004, soufflé à Pearson, et l'acquisition de Time Warner Books au nez et à la barbe de Rupert Murdoch. « C'était indispensable. On ne pouvait pas prétendre au statut de grand éditeur anglo-saxon sans être à New York. Les Etats-Unis représentent 40 % du marché mondial », explique-t-on à Hachette Livre. Une stratégie payante, puisque le groupe affiche aujourd'hui plus de 2 milliards d'euros de chiffre d'affaires, dont seulement un tiers est réalisé en France, et propose depuis cinq ans à son actionnaire une marge supérieure à 11 %.
Arnaud Nourry reçoit dans la tour sans charme de Beaugrenelle, dans le XVe arrondissement de Paris, siège de l'entreprise depuis qu'Hachette a quitté son bel immeuble du boulevard Saint-Germain, en 1995. Seul vestige de cette « grande époque », les boiseries murales du xviiie siècle, prélevées au moment du déménagement et qui ornent aujourd'hui une salle à manger. L'internationalisation à marche forcée était un choix assumé : « En tant que filiale d'un groupe coté en Bourse, nous n'avions pas le choix. Nos concurrents non cotés peuvent se permettre d'encaisser une mauvaise année. Nous avons une contrainte : délivrer à notre actionnaire des résultats réguliers. D'autant que la moitié du chiffre d'affaires annuel provient des nouveautés. La seule issue était de se diversifier géographiquement et par métiers », explique Arnaud Nourry.
Très présent dans l'édition scolaire (Hatier, Hachette Education), le groupe ne profitera pas cette année d'une réforme scolaire en France pour renouveler ses collections. Qu'à cela ne tienne ! Lors de la rentrée littéraire, il arrivera en force, misant sur la sortie aux Etats-Unis du dernier livre de Stephenie Meyer chez Little, Brown (Hachette Book Group USA). De même, en France, le troisième livre de Faïza Guène chez Hachette Littératures devrait compenser l'essoufflement du marché du livre pratique, après cinq années de croissance ininterrompue. Quant à la sortie d'une édition d'exception du Petit Larousse illustré 2009 numérotée, elle devrait permettre d'effacer les aléas des guides de voyages, sensibles aux crises géopolitiques. Enfin, en cas d'accident industriel, Hachette Livre peut toujours compter sur les marges confortables tirées de son métier de diffuseur et de distributeur, la face cachée de ce noble business.
Cette diversification n'était pourtant pas un pari gagné d'avance. Hachette Livre est une fédération de PME concurrentes, farouchement indépendantes, et où les synergies se comptent sur les doigts d'une main. En dehors de l'achat commun de papier, de l'imprimerie et de la distribution, chacun œuvre dans son coin. Pour Isabelle Jeuge-Maynart, qui a la haute main sur les Editions Larousse, leurs dictionnaires, leurs encyclopédies et leurs guides pratiques, c'est une saine émulation : « L'une des spécificités d'Hachette Livre est d'accepter - voire d'entretenir - une certaine concurrence interne. C'est le cas par exemple pour les livres pratiques. Dans un marché d'offre comme celui du livre, l'émulation est parfois un outil de management. » On a déjà vu le Groupe Hachette publier dans la même semaine trois livres sur le crumble, quatre manuels d'anglais de quatrième et une série d'essais sur un thème identique sans que les équipes concernées ne se soient concertées. Aucune ressource n'est partagée, que ce soit au niveau des auteurs, du graphisme ou du marketing. « Notre force, c'est d'avoir conservé le côté artisanal de la création et concentré les synergies sur le back-office. L'édition est un métier d'hommes. Si vous imposez une création commune, ça ne marche pas, on perd la substance même de l'œuvre », assène Isabelle Magnac, directrice de la branche Hachette Illustré et des encyclopédies.

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