Après avoir stigmatisé lundi l'OPA de Mittal Steel, Thierry Breton cherchait jeudi à calmer le jeu. Pour rassurer les investisseurs étrangers, encore échaudés par l'affaire Danone de l'été dernier. Reste au final une impression de cacophonie déplorable...
Un coup blanc, un coup noir. Le tout à trois jours d'intervalle. Après avoir émis lundi dernier de « vives préoccupations » à l'égard de l'OPA hostile lancée par Mittal Steel sur Arcelor, Thierry Breton a brusquement changé de ton jeudi matin, cherchant visiblement à calmer le jeu pour rassurer les investisseurs étrangers, déjà passablement échaudés par le dossier Danone de l'été dernier. Et le ministre de l'Economie et des Finances d'asséner que le raid du sidérurgiste hollandais n'est rien d'autre que « la vie normale des affaires » et que la décision relève « des actionnaires et non des Etats ». Pour tenter de se dédouaner, l'ancien patron de France Télécom osera même : « on essaye de caricaturer ou de compliquer la situation ».
L'étonnante volte-face de l'hôte de Bercy se double par ailleurs d'une cacophonie générale, aussi bien dans la majorité que dans l'opposition. Quand Dominique Strauss-Kahn stigmatisait purement et simplement le « prédateur indien », hier jeudi, François Loos, le ministre délégué à l'Industrie, pourtant rattaché à l'Economie et aux Finances, y allait gaiement de son réquisitoire anti-Mittal – « [Il] a enfreint toutes les règles de conduite, la grammaire de la finance internationale dans ce domaine » –, cependant que la veille Jean Arthuis, le président UDF de la Commission des Finances du Sénat, estimait a contrario à l'issue de son entretien avec le patron du numéro un mondial de l'acier : « Cette OPA ne me choque pas. Certaines réactions sont dépassées ».
Une semaine après la tempête déclenchée par Mittal Steel, le discours public en France est d'une manière générale des plus confus et surtout empreint d'une virulence étonnante. « Nos hommes politiques ont semblé là globalement dépassés par les événements, note ainsi Marc Touati, directeur des études économiques chez Natexis Banques Populaires. De sorte que l'émotion a d'emblée pris le pas sur la raison. Au lieu de recadrer les débats sur des enjeux purement économiques et financiers – les actionnaires d'Arcelor ont-ils intérêt à céder leurs titres à Mittal ?, ils se sont laissés aspirés dans le piège du “patriotisme économique” ».
La rencontre entre Dominique de Villepin et son homologue luxembourgeois, Jean-Claude Juncker, puis celle dans la foulée de ce même Juncker avec Guy Verhofstadt, le Premier ministre belge, ont enfin achevé de brouiller l'image d'une Europe économique unie et puissante. Sachant qu'au même moment, Madrid (pourtant concernée directement par l'opération du fait des 15.000 salariés d'Arcelor sur son sol), Londres ou Berlin se gardaient de toute sentence définitive sur le processus en cours, allant même jusqu'à dénoncer la vague de « protectionnisme » (dixit Alan Johnson, ministre britannique du Commerce et de l'Industrie).
« Ce qui transparaît dans cette affaire Arcelor, c'est bel et bien l'absence d'une doctrine économique claire, déplore Jean-Pierre Petit, directeur de la recherche et de la stratégie chez Exane BNP Paribas. Comme si toute OPA hostile devait exhumer le déficit d'Europe politique ». Et ce n'est pas la posture ambiguë de l'allemand ThyssenKrupp, qui s'est entendu avec Mittal Steel pour récupérer le groupe canadien Dofasco subtilisé par Arcelor, qui viendra tempérer cette image. « Trouvez-vous normal, pointe Marc Touati, que le présumé champion européen en soit réduit à chercher son chevalier blanc au Japon, via Nippon Steel ? »
Et que dire de la petite leçon de mondialisation appliquée assénée hier jeudi par Kamal Nath, le ministre indien du Commerce et de l'Industrie, en visite à Londres : « C'est une affaire entre deux entreprises, et lorsque Lafarge a repris une bonne partie de notre industrie du ciment, le gouvernement indien lui a fait bon accueil » ?

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