
La France n'a pas la présidence de l'Union heureuse. Européen breveté, François Mitterrand a pourtant manqué le coche à deux reprises. En 1984, au sommet de Fontainebleau, il lui revint de présider à la grande capitulation européenne devant les exigences budgétaires - « I want my money back » - de Margaret Thatcher. En 1989, la France traîne les pieds devant les bouleversements d'Europe centrale et orientale ; après avoir adjuré bravement les citoyens des démocraties populaires de ne pas renoncer aux « valeurs du socialisme », François Mitterrand achève sa présidence par le premier voyage d'un chef d'Etat français en République démocratique allemande et par l'exaltation surréaliste du « peuple est-allemand ». La suite n'est pas plus convaincante. En 1995, toute l'Europe attend Edouard Balladur et voit Jacques Chirac débouler comme un chien dans un jeu de quilles au cœur d'une présidence préparée et engagée par son adversaire. La seconde présidence Chirac ne relève pas la moyenne : en décembre 2001, il préside à Nice le pire des sommets qui débouche sur le pire des traités.
Comment briser cette malédiction ? En se gardant de trop espérer et surtout de vouloir tout imposer. Nos compatriotes ont la tentation de transposer au plan européen les us et coutumes de la Ve République. Tentation illusoire : l'Union n'est pas une République consulaire à la française car son président n'a ni le temps ni le pouvoir d'être le cocher de l'Europe. Le cadre semestriel est un carcan. Il faut entre deux et quatre ans de maturation laborieuse pour adopter une directive européenne. C'est dire que le président vit les bras chargés des enfants des autres et n'aura pas le bonheur de voir grandir les siens en cours de mandat. C'est un accoucheur, ce n'est pas un géniteur. Il n'a pas été inventé pour préfigurer l'Europe de demain mais pour révéler à elle-même celle d'aujourd'hui. Le carcan semestriel a toutefois les vertus de ses défauts : parce qu'il n'a pas le temps d'être lent, l'Etat qui préside, et c'est là sa raison d'être, est un accélérateur de décisions.
Ce président transitoire est de surcroît désarmé. C'est qu'il ne lui appartient pas de décider mais d'orchestrer. Il n'a pas le pouvoir de disposer mais seulement celui de proposer. C'est un courtier plus qu'un chef. On ne lui demande pas d'avoir des idées mais de favoriser des compromis. L'Union respecte ses membres mais suspecte ses présidents. Ce n'est pas un hasard si les Etats petits et moyens réussissent mieux leur présidence que les grands : les premiers rassurent, les seconds inquiètent. Exception qui confirme la règle, la présidence allemande de 2006, qui fut un vrai succès parce que la chancelière fédérale eut la sagesse et la modestie de présider l'Union à la belge et à la luxembourgeoise plus qu'à la française ou à la britannique.
Humble et prudent, ouvert aux idées et aux sensibilités des autres, convaincu qu'il n'est pas là pour briller mais pour « réfléchir », conscient de n'être qu'un simple maillon dans la chaîne des décideurs, tel doit être le président du Conseil de l'Union européenne. A ce portrait-robot, on aura reconnu sans peine Nicolas Sarkozy.

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