Dans cette interview réalisée avant le début du sommet de Cancun, Sébastien Jean, économiste au Centre d'études prospectives et d'informations internationales (CEPII), pointait déjà les causes de l'échec final des négociations et évoquait les conséquences d'une telle issue pour l'OMC.
Quel sera le principal point de friction à Cancun ?
La question de l’accès des pays pauvres aux médicaments vient d’être réglée. Les Etats-Unis, sans doute par souci tactique, l’ont fait traîner pour obtenir davantage de compensations dans l’autre domaine délicat, l’agriculture. La partie sera difficile. Un certain nombre de pays comme le Brésil ou l'Australie, qui exigent la disparition des subventions à l’exportation, refuseront d’avancer si ce dossier n’est pas réglé. C’est que le sujet est particulièrement sensible pour certains pays en développement. Une libéralisation dans ce domaine pourrait leur permettre d'accroître considérablement leurs exportations de produits agricoles. Cependant, il ne faut pas oublier que les pays en développement ne constituent pas un groupe homogène. Certains n’ont pas forcément intérêt à une libéralisation multilatérale dans l'agriculture.
Pourquoi ?
Parmi les pays moins avancés, beaucoup, notamment en Afrique subsaharienne, bénéficient déjà d’un accès préférentiel aux marchés des pays développés. Par exemple l’initiative « tout sauf les armes » prise par l’UE ou le « African growth opportunity act » voté aux Etats-Unis. En cas de libéralisation multilatérale, ils risquent de perdre des parts de marché. Les grands gagnants seront les pays du groupe de Cairns et les Etats-Unis, mais pas nécessairement les pays les plus pauvres.
Le risque d’échec sur la question agricole est-il réel ?
La situation est confuse. D’un côté, elle s’est améliorée depuis quelques mois. Il y a eu en effet la réforme de la PAC au sein de l’UE. Puis le texte commun entre l’UE et les Etats-Unis. Tout ceci témoigne incontestablement d’une volonté commune d’avancer sur ce dossier. Mais sur le fond, il n’y a guère d’avancées concrètes : pas de chiffres, pas d’engagements précis. A Cancun il faudra nécessairement donner plus de détails sur les baisses programmées des subventions à l’exportation, sur la diminution des soutiens internes à l’agriculture. Sur l’accès au marché, c’est-à-dire les barrières douanières, il n’y aura en revanche sans doute pas de chiffres. Et au final, on ne peut pas complètement exclure un échec sur l’agriculture. Or ce blocage signifierait un échec de la réunion de Cancun, qui est une réunion à mi-parcours. Et au final un échec du cycle de Doha.
Quelles en seraient les conséquences ?
Une telle situation ne s’est jamais produite. L’OMC ne serait pas forcément mise en péril, mais cela ouvrirait une période de stagnation, voire de régression dans la définition des règles du commerce international. En effet les accords multilatéraux seraient remplacés par des accords bilatéraux. Or ces derniers sont deux fois inégaux. Inégaux par essence, parce qu’ils ne concernent que certains pays. Et inégaux aussi parce que les rapports de force s’y exercent de façon beaucoup plus sensible. Un blocage à Cancun n’est donc dans l’intérêt de personne. C'est ce qui laisse penser in fine qu'un accord, même minimal, reste l'issue la plus probable de la conférence ministérielle.

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