Mexique

Sur les ordures de Mexico fleurit un marché illégal

Frédéric Bon -  01/06/2008  - L'Expansion 
 

La cloche d'Alberto Alvarez donne le signal : un à un, les habitants de la Condesa, un quartier du centre de Mexico, déposent leurs ordures dans deux énormes barils montés sur roulettes. Au passage, ils lâchent 2 à 10 pesos (de 12 à 60 centimes d'euro) de pourboire. « Le tri des poubelles rapporte beaucoup plus », insiste Alberto : un gant et une casquette pour seul uniforme, ce balayeur de 48 ans n'est pas salarié par la ville.

Comme lui, 8 000 « volontaires » épaulent au noir les employés municipaux qui collectent chaque jour les 12 000 tonnes de déchets de cette mégalopole de 20 millions d'habitants. Du ramassage au tri, ce marché parallèle s'élève à plusieurs dizaines de millions d'euros par an.

A un carrefour, Alberto déverse sa récolte dans un camion poubelle puis se hisse à l'intérieur même de la benne. Cartons, papiers, canettes de soda, bouteilles de plastique... Le butin est empaqueté puis empilé sur le toit du véhicule. « On aide juste mon cousin, Carlos, qui est chauffeur municipal. La vraie mafia, on la trouve dans les centres de tri », glisse Alberto.

Le tri, éreintant et mal payé

La tournée terminée, direction la décharge du quartier, où les acheteurs attendent la marchandise, à deux pas de l'entrée. « Aujourd'hui, le carton vaut 1 peso (6 centimes d'euro) le kilo, l'aluminium, 14 pesos. Les flacons de parfum de marque s'échangent jusqu'à 100 pesos pièce », se félicite Carlos, 56 ans, qui porte la combinaison orange des 14 000 éboueurs municipaux. La ville lui verse un salaire mensuel de 5 000 pesos (environ 300 euros). La vente au noir des matières recyclables lui rapporte bien plus : la recette, environ 35 000 pesos par mois, est ensuite partagée avec ses assistants légaux ou non. Une coquette somme dans un pays où un instituteur empoche environ 4 000 pesos de salaire mensuel. « Je prends la plus grosse part des bénéfices car j'investis plus. C'est moi qui entretiens le camion pour ne pas perdre une journée dans un atelier municipal », confie-t-il. Le reste des déchets est ensuite transféré dans un des trois centres de tri construits en 1994 par la mairie pour éradiquer les décharges à ciel ouvert.

Impossible d'entrer dans ces déchetteries gigantesques, où œuvrent plus de 5 000 pepenadores (trieurs) entre des montagnes d'ordures. Sur des tapis roulants, ils récupèrent plastique, polyéthylène, verre, fer ou vinyle, dans une atmosphère pestilentielle. « Un travail éreintant qui multiplie les risques de maladies gastro-intestinales ou respiratoires pour gagner à peine 200 pesos (12,30 euros) par jour, reversés en partie à leurs chefs », explique le sociologue Hector Castillo Berthier. Selon lui, ce second marché du tri génère plus de 40 millions d'euros de chiffre d'affaires annuel. Le tout net d'impôt...

Le principal parrain de ce business ? Cuauhtemoc Gutierrez de la Torre, président de l'Union des pepenadores de Mexico. Cet ancien député local du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), au pouvoir au xxe siècle pendant soixante et onze ans, a hérité d'un empire. Dans les années 60, son père, Rafael Gutierrez, s'est vu offrir par ses amis du PRI la concession du tri des déchets contre le soutien politique de ses troupes. Depuis l'assassinat, en 1987, du « roi des poubelles », mère et fils gèrent les affaires.

Clientélisme et corporatisme

Pour Hector Castillo Berthier, « ces caciques urbains illustrent le clientélisme politique et le corporatisme traditionnel de la société mexicaine. » La mairie dépense 900 millions d'euros en traitement annuel des ordures. Les véhicules lui appartiennent, les centres de tri aussi. Mais pas les bénéfices du recyclage, qui se limiterait à 25 % des déchets. « Chacun des seize groupements de quartier gère ses poubelles à sa façon. Il manque une politique générale pour rationaliser le système », constate Julio Trujillo, juriste à la mairie de la capitale.

En juillet, Mexico doit fermer un de ses trois énormes centres de tri pour éviter la contamination des sols. L'occasion de tordre le cou au marché noir ? « Si la ville décidait de légaliser la gestion des déchets, elle devrait aussi régulariser les milliers de "volontaires" et de pepenadores qui travaillent pour elle gratuitement, sans statut ni protection sociale », souligne le syndicaliste Jesus Vital. Sans compter la pression des corporations des éboueurs et surtout des trieurs pour garder la main sur une économie parallèle prospère...

 
 
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