Le capitaine Valerik est tendu. Il vient d'apercevoir les « abeilles », sur de minuscules embarcations à rames ou à moteur qui rôdent près de son bateau, le Mercur, un pousseur chargé de 9 000 tonnes de ferraille de récupération. « Chaque fois que l'on passe par ici, on est pillé », soupire ce marin quinquagénaire, à l'approche du port roumain de Constanta.
Une dizaine d'« abeilles » grimpent sur le pousseur, offrent des bouteilles de bière aux membres de l'équipage pour acheter leur silence et volent une partie de la marchandise : des portières de voiture, des radiateurs, des poutres métalliques... La ferraille est entassée dans les barques, à deux doigts de chavirer sous le poids. Les matelots ne protestent même pas. « Je ne veux pas risquer ma vie pour 200 euros par mois. Si je m'interpose, les pirates me jetteront à l'eau », explique l'un d'eux.
Comme celui du capitaine Valerik, presque tous les bateaux de commerce qui empruntent la partie orientale du Danube (Serbie, Croatie, Bulgarie et Roumanie) reçoivent la visite des « abeilles », ainsi nommées parce qu'elles « butinent » la marchandise. Un pillage impuni et juteux : 15 000 embarcations environ circulent chaque mois sur ce tronçon du fleuve, avec des cargaisons de plus ou moins grande valeur : de la ferraille, des céréales, du ciment...
Ces derniers mois, la Commission du Danube a plusieurs fois alerté les pays riverains pour mettre fin à cette piraterie, préjudiciable au développement du transport fluvial. Quant aux armateurs d'Europe de l'Ouest, tels le français Transitainer ou l'allemand Haeger & Schmidt, ils sont refroidis. « Nos bateaux naviguent très peu sur la partie orientale du fleuve, explique un patron européen. C'est trop anarchique et dangereux. Nous nous concentrons sur le Rhin et sur le haut Danube. »
Gelé pendant près de dix ans par la guerre dans l'ex-Yougoslavie, le trafic est aujourd'hui fortement entravé par la piraterie. Le plus grand fleuve de l'Union européenne (navigable sur 2 400 kilomètres) est trois fois moins utilisé que le Rhin (880 kilomètres). La croissance du trafic profite surtout à la partie occidentale du fleuve, de l'Allemagne à la Hongrie.
Les armateurs qui circulent sur sa partie orientale réclament en vain une intervention des autorités. Mais, à l'image du capitaine Valerik, qui vient de se faire dérober plusieurs tonnes de marchandise en plein jour, les pilotes des mastodontes du fleuve sont résignés. « J'ai appelé la police, mais elle ne fera rien car elle partage le butin avec les pirates », assure le capitaine. Sur la rive gauche, en effet, les policiers observent la scène, impassibles.


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