
La perspective quasi religieuse d'une richesse infinie qui comblerait tous nos besoins n'est pas tenable et nous asservit, avertit le philosophe Dany-Robert Dufour.
Après avoir étudié les relations entre folie et démocratie, Dany-Robert Dufour publie Le Divin Marché (Denoël, 341 pages, 22 euros), un livre étrange et brillant dans lequel il cherche à démontrer que le marché est notre nouveau dieu. Une divinité qui nous imposerait des commandements au nom du laisser-faire.
Oui, car si nous sommes sortis des formes de la religion transcendante, celle qui était donnée de l'extérieur par une divinité venue d'au-delà du monde des hommes, nous sommes véritablement entrés dans une nouvelle religion immanente. Ma réflexion part, entre autres, des textes des jansénistes et des calvinistes du XVIIe siècle, de Pascal, de Nicole et de Bayle. Ces penseurs se heurtaient au problème qu'au-delà du petit cercle des élus il fallait proposer quelque chose au reste de l'humanité. C'est Bernard de Mandeville, un calviniste, qui a résolu la question avec sa célèbre Fable des abeilles, en conjecturant que « les vices privés font la vertu publique ». Bref, on passe du plan A de Dieu, la sainteté réservée à ceux qui ont la grâce, au plan B, qui postule que Dieu n'a pas pu abandonner les hommes chus. Ce plan secret dit que c'est par leurs vices que les hommes seront sauvés, dans la mesure où ils concourent ainsi, même involontairement, à la fortune publique.
Spécialiste du langage et de l'éducation, Dany-Robert Dufour, 60 ans, est l'auteur de nombreux ouvrages. Ce philosophe s'est fait connaître en 1988 par une brillante critique du structuralisme. Il a ensuite publié des ouvrages consacrés aux effets de la société postmoderne sur la psychologie des individus.
Cette thèse est le germe de la nouvelle religion qui se réalise dans le « divin marché », notamment grâce à Adam Smith : il reprend Mandeville et le blanchit, substituant à la notion de vice celle d'intérêt privé et de self-love(l'égoïsme) comme source de l'intérêt collectif. On oublie souvent qu'Adam Smith était un théologien et que son invention du marché s'inscrit dans les problématiques de la Providence. Il s'inspire des réflexions de Newton, pour qui Dieu, le grand horloger, n'a pas organisé le cosmos au hasard. Smith réintègre cette interprétation dans l'ordre humain : l'intérêt privé chez Smith joue le même rôle que l'attraction chez Newton. De l'un comme de l'autre découle l'harmonie du tout. Autrement dit, la recherche des intérêts privés entraîne des bénéfices publics. Aujourd'hui, beaucoup d'économistes oublient les fondements théologiques de cette doctrine et croient qu'ils sont dans un modèle de pure rationalité.
Parce que ces idées s'accompagnent d'une série de nouveaux commandements. Nous sommes passés des religions transcendantes, qui étaient fondées sur des interdictions - « Tu ne tueras point », etc. -, à une nouvelle religion fondée sur des commandements incitateurs - tu dois viser ta jouissance personnelle, tu dois réaliser tes passions privées, etc. Ces principes dépassent l'économie, où ils fonctionnent plutôt bien, pour toucher tous les domaines de la vie.
Or les autres grandes économies humaines, les économies symbolique, politique, psychique, sémiotique, etc., ne fonctionnent pas selon les mêmes principes. Par exemple, dans l'économie psychique, le non-frein à la jouissance peut devenir mortifère. Ainsi, l'économie du désir fonctionne avec des interdits comme l'interdit de la mère, qui autorise le désir pour les autres femmes. Dans une économie de laisser-faire psychique, l'enfant ne connaît plus de limites et, basculant du côté de l'économie de la jouissance, il tendra à vouloir assouvir tous ses désirs. C'est ainsi que nous nous trouvons assujettis à une nouvelle divinité perverse, quelque peu sadienne, qui nous dit : « Jouissez ! » Le marché laisse croire à l'individu qu'il va pouvoir satisfaire ses pulsions en lui fournissant tous les objets dont il a besoin. En réalité, cet assouvissement pulsionnel entraîne de redoutables phénomènes d'addiction, de sorte que la jouissance attendue n'advient jamais vraiment. C'est ce manque qui explique l'importance des phénomènes de dépression, qui remplacent de plus en plus la névrose classique en produisant un trouble psychique dans lequel on se retrouve en deçà de soi-même. Cela se manifeste aussi avec ces gens au-delà d'eux-mêmes, dans une sorte d'infatuation subjective, possédés par un sentiment de toute-puissance entraînant la multiplication de comportements que l'on qualifie de pervers.

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Eclairant! Je donne souvent Le Divin Marché à lire à mes étudiants en sciences humaines et en sciences sociales, cela les aide à comprendre ce qu'ils ne cessent de constater: comment l'économie libérale actuelle est en train de détruire les autres grandes économies humaines: économies politique, sémiotique, psychique et symbolique -sans oublier l'économie du vivant. Quant à savoir si le marché fonctionne comme une nouvelle divinité, il n'y a que relire Adam Smith et ses concepts de "Providence", de "main invisible", d'"esprit caché"... qui sont supposés assurer la transfiguration des intérêts privés. Merci à D.R Dufour pour son travail courageux.
La compréhension que j'ai des propos du "philosophe" dont vous présentez l'ouvrage est la même que celle d'Elvin. En réalité j'ai déjà lu ce type de fantasme sous la plume des Jacques Généreux, Bernard Maris, Jacques Nikonoff. Rien de très nouveau. Je ne m'étonne pas non plus du commentaire de Stéphane G, l'intolérance et la haine tient lieu et place de raisonnement chez les alter-comprenant. Leur mode opératoire est aussi d'en appeler à la loi pour faire taire les critiques. Maintenant si un discours logique et structuré sur l'économie vous intéresse, je vous recommande mon cours d'économie : http://libertariens.chez-alice.fr
ma réaction (d'humeur, je le reconnais), tenait tout simplement à ce que: 1. personne, mais vraiment personne parmi les auteurs sérieux, y compris ceux que cite Dany-Robert Dufour, et y compris les plus libéraux, n'a jamais prétendu que le marché est "une divinité" ni qu'il "nous impose des commandements" (ce qui serait d'ailleurs l'exact opposé du libéralisme) 2. aucun économiste, y compris les plus libéraux dont je suis, ne dit que l'économie (marchande ou non) fonctionne sur l'idée d'une production infinie de richesses, ni que le marché est ou doit devenir "un absolu au détriment des autres économies humaines". Donc je maintiens que les critiques de DRD ne touchent que ses propres fantasmes, et sont de ce fait totalement dénuées d'intérêt.
Lamentable!!..Comment pouvez-vous publier des commentaires aussi creux où Elvin, ce soi-disant critique de la philosophie, part en guerre contre des idées, en ne prouvant finalement que sa propre ignorance ? Allez, trêve de plaisanterie, Elvin, un petit effort de curiosité, c'est toujours très sain pour remettre en perspective... ses propres croyances ;) Sinon, pour celles et ceux curieux d'explorer, il est intéressant d'aller lire aussi chez Jean-Claude Guillebaud (La Force de Conviction : à quoi pouvons nous croire) une analyse similaire des mécanismes de croyance et de ritualisation vis-à-vis du marché.
Lamentable!!.. Comment pouvez-vous publier un entretien aussi creux où ce soi-disant philosophe (tout le monde peut se dire philosophe...) part en guerre contre des moulins à vent qu'il a lui-même inventés, en ne prouvant finalement que sa propre ignorance économique?