Explosion technologique, naissance de la mondialisation et emballement financier ont offert aux quarante dernières années la plus belle croissance et la plus grande bulle de l'histoire.
Au terme de quarante ans de bouleversements sans précédent, un grand acteur de cette période confesse : « Je ne reconnais plus l'économie ! » Ce branle-bas occulte deux faits majeurs : nous vivons le plus grand boom de tous les temps, mais ces années ont aussi engendré la plus grosse bulle de l'histoire. Son dégonflement sera pénible...
A Bâle, la Banque des règlements internationaux n'en évoque pas moins un « âge d'or ». A Aix-en-Provence, devant le Cercle des économistes, Andrei Shleifer, de Harvard, a proclamé : « Le monde a épousé le capitalisme, et ça marche. » De 2004 à 2007, l'économie a progressé, globalement, de plus de 5 % par an - c'est la meilleure performance depuis la guerre, et donc depuis toujours. La croissance par habitant (3 %) a triplé depuis la période 1974-1995, bien que la population mondiale ait progressé de 3 milliards en quarante ans. Cette prospérité sans précédent est particulièrement ressentie dans les pays en développement, dont la croissance a représenté plus que le double de celle des pays développés. C'est un rééquilibrage historique : la part des pays émergents, tombée à un tiers du PIB mondial en 1950, est remontée à la moitié, et pourrait atteindre les deux tiers d'ici vingt ans, soit sa part d'avant la révolution industrielle ! Aussi 74 % des Chinois et 70 % des Indiens estiment-ils que « la liberté d'entreprise et l'économie de marché sont le meilleur système pour le monde futur » (Global Scan), tandis que 50 % des Français pensent le contraire - un pessimisme record, sans doute motivé par le décrochage de notre pays pendant ces années, qui avaient pourtant brillamment commencé en France.
Au début de la période qui a donné son titre à ce journal, nous étions sur la crête des Trente Glorieuses. L'épisode de Mai 68 a été suivi d'une remarquable récupération capitaliste : au début des années 70, la croissance française frôlait les 6 %. Soudain, après 1973, ce taux a été divisé par deux, et encore par deux au début des années 80, chutant entre 1 et 2 % (malgré la relance socialiste). Inversement, l'inflation a doublé, dépassant 10 % à la suite du quadruplement des prix du pétrole, en 1973, puis de leur doublement, en 1979. Selon Anne Lauvergeon, la patronne d'Areva, « c'était la fin du monde facile, gratuit. Il fallait économiser les ressources, changer les comportements. Pour moi, la rupture est là. »
En 1980, puis en 1985, l'Insee a cherché les causes de cette « stagflation ». La productivité globale des facteurs de production a diminué, en deux phases, de 4,3 à 1,5 % par an. Ces chocs à la fois inflationnistes et dépressifs « ont aggravé les difficultés de régulation. Les rigidités ont contrarié les ajustements ». Les experts observent aussi un affaiblissement du progrès technique, de 3 à 1 % après 1990. Ce déclin n'est pas propre à la France, et il s'est manifesté même aux Etats-Unis, qui sont tombés en récession en 1991, alimentant des pronostics sombres sur leur avenir.
L'événement est alors que l'Amérique reprend l'avantage, poussant sa productivité de 1 à 2,5 % et rouvrant l'écart avec les autres pays développés : 1967-2007 apparaît ainsi comme une période charnière entre la phase descendante d'un cycle long et la phase ascendante d'un nouveau cycle, déclenché - comme le grand économiste Josef Schumpeter l'a analysé pour les précédents cycles, dits « de Kondratiev » - par une révolution industrielle : les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC). L'ordinateur, Internet et le téléphone portable nous font basculer dans un nouvel « âge de l'information » et dans l'économie de la connaissance. Un seul exemple : le coût du calcul de 1 million d'opérations s'effondre de 1 dollar (constant) en 1965 à 0,000 000 01 dollar. La vague technologique submerge le monde, et particulièrement l'univers de la finance, où collecte et traitement de l'information jouent un rôle décisif. Le foyer des innovations se trouve aux Etats-Unis, où la politique de l'offre inaugurée par Ronald Reagan et la déréglementation portent leurs fruits. Le sursaut de la productivité élève le potentiel de croissance de l'économie américaine, et le président de la Fed, Alan Greenspan, s'autorise des distributions de crédit trop généreuses, de sorte que le boom Internet se transforme en krach en 2000.
Pour lutter contre la récession de 2001, le gonflement du crédit s'intensifie (le rapport entre la dette émise et l'augmentation du PIB est le quadruple de la norme de long terme !). De toute façon, le reste du monde, la Chine surtout, prête volontiers aux Etats-Unis, dont l'économie mûre s'est réveillée - les Chinois, cependant, de prêteurs qu'ils étaient, veulent devenir propriétaires, ce qui promet une belle empoignade géopolitique avec l'Oncle Sam. Dans les années 90, ce dernier a retrouvé son rôle de locomotive mondiale, d'« importateur de dernier ressort ». Le problème est que la locomotive s'essouffle, car les Américains utilisent cet argent non pour investir, mais pour consommer. Ils s'enfoncent dans la dette alors que leur appareil productif s'étiole (GM, Ford). Symétriquement, un nouveau basculement intervient : les gains de productivité plafonnent outre-Atlantique (1 %), tandis que, après une période de gestation, ils s'accélèrent en Europe. Certains annoncent le crépuscule de la Silicon Valley avec l'instantanéité et l'universalité de l'information. La révolution industrielle en cours nous conduit à une « société de l'ubiquité », où l'intelligence ambiante sera de moins en moins compatible avec les rentes. La « destruction créatrice » au sens de Schumpeter est plus que jamais à l'oeuvre. S'y adapter est une obligation.

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