
La France de Nicolas Sarkozy souffre moins d'un défaut d'identité nationale que d'un déficit d'appartenance républicaine. Il lui manque un corps solidement établi de valeurs et de principes partagés permettant à chacun de considérer les autres et d'être considéré par eux comme des membres à part entière d'une même communauté.
L'affaire n'est pas nouvelle. C'est en 1983, quand François Mitterrand largue les amarres du socialisme, que le pays bascule dans un cynisme tranquille, et que s'y installe, en lieu et place de toute morale collective, le culte encore sournois, mais déjà exclusif, de l'argent. Sont alors oubliés le sens gaulliste du devoir d'Etat au service de la France, la confiance dans les vertus du partage des fruits de la croissance et de tout ce qui avait permis aux Français de vivre ensemble une ambition collective. La gestion calamiteuse de l'alternance finit de donner congé à l'utopie et à l'espérance.
Le veau d'or se taille un empire au c?ur de cette nouvelle jachère. Son culte s'impose à gauche comme à droite, multiplie déficits abyssaux et rémunérations vertigineuses sur fond de pantomime politique et d'individualisme exacerbé. Au sein des élites, l'accumulation illimitée des signes monétaires est devenue le maître de toutes les pensées, le point d'application de toutes les ambitions, l'étalon de tous les succès.
Nicolas Sarkozy n'est ici qu'un héritier, mais le moins qu'on puisse dire est qu'il a fait fructifier l'héritage. Les exemples abondent de l'incapacité du chef de l'Etat à imposer un juste cantonnement des pouvoirs de l'argent. L'élévation du bouclier fiscal à la dignité de vache sacrée aboutit à sanctuariser les rêves des plus riches et à concentrer l'effort fiscal de solidarité sur les classes moyennes. "Travailler plus pour gagner plus", le mot d'ordre a fait long feu, car il s'agit désormais de "demander plus aux cadres supérieurs pour donner plus aux milliardaires".
Le signe le plus spectaculaire des ravages de la nouvelle religion au sein des pouvoirs publics a été fourni par l'affaire Proglio, mais le plus accablant nous est donné par l'épilogue pathétique que la commission des sanctions de l'Autorité des marchés financiers a cru pouvoir apporter à l'affaire EADS. Aux yeux d'un citoyen ordinaire, la réglementation en vigueur est claire : elle interdit aux personnes qui disposent d'une information privilégiée d'en tirer profit en intervenant sur les marchés. La commission des sanctions devait donc répondre à trois questions : les dirigeants d'EADS ont-ils disposé avant les marchés d'informations dont la divulgation était de nature à affecter la valeur des titres ? Ont-ils omis de communiquer au marché les informations dont ils disposaient ? Ont-ils tiré profit de cette rétention pour vendre des titres à un cours artificiellement maintenu à un niveau élevé ?
Sur la base du solide rapport établi par les services instructeurs de l'AMF, il paraissait difficile de ne pas répondre par l'affirmative à ces trois questions. Ce n'est pourtant pas ce que la commission des sanctions a fait. Nous savons désormais que l'exploitation en Bourse d'informations dont les marchés ne bénéficient pas est une activité licite et honorable. Et il est dommage que Nicolas Sarkozy ne paraisse pas voir que l'arrogance de l'argent est le plus sûr adversaire de sa réélection.

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