Pas si simple : même les très révolutionnaires Bolivie et Venezuela composent avec les majors et le marché.
Le nouveau président socialiste bolivien Evo Morales se devait d'intimider d'entrée de jeu les majors pétrolières. Au début de mai 2006, il envoyait donc l'armée du peuple bomber le torse au pied des installations d'hydrocarbures, « nationalisées » la veille par décret. Les Exxon, Total, Petrobras et consorts n'avaient qu'à bien se tenir. Dorénavant, le peuple bolivien allait prélever non plus 50 % mais 80 % des revenus pétroliers. Tout aussi friand de rente pétrolière, le Vénézuélien Hugo Chavez pratique le même genre de ratio... révolutionnaire.
Pourtant, derrière cette rhétorique populiste se cache une réalité bien moins épique. « Le niveau de la fiscalité pétrolière dépend en réalité des lois d'un marché bien ordonné. Et personne ne peut complètement s'y soustraire », nuance Francis Perrin, directeur de la rédaction de la revue Le Pétrole et le gaz arabes. Et son petit tour d'horizon des taxes pétrolières pratiquées dans le monde suffit pour s'en convaincre. Avec leurs prélèvements d'environ 75 % sur les revenus pétroliers, ces « alter » sud-américains ne s'éloignent guère des standards internationaux. Les compagnies situées en Angola et au Nigeria atteignent les mêmes niveaux d'imposition. Quant à la Norvège, très sociale-libérale, elle a aussi la main lourde. Même le Royaume-Uni de Tony Blair a augmenté sa fiscalité, afin de bénéficier de la hausse des cours du baril.
Finalement, pour le niveau de la rente pétrolière, tout se joue en sous-sol. Avec ses réserves colossales, le Venezuela peut se permettre de taxer fortement les compagnies privées. Chavez ou non, celles-ci consentent à payer le prix fort pour s'y installer. La Bolivie, qui ne dispose pas des mêmes atouts, tiendra-t-elle à ce niveau de fiscalité ? Les négociations avec les compagnies prévues jusqu'en novembre s'annoncent difficiles pour Evo Morales. « La fiscalité accommodante des Etats-Unis (50 %) n'est pas forcément due à une sympathie du pouvoir pour les majors locales, poursuit Francis Perrin, mais plutôt au volume de ses réserves, réduit après cent quarante années d'exploration. Le Trésor américain ne peut pas les ponctionner davantage. Sinon, elles iraient ailleurs. »
En fait, comme les Etats se font concurrence, ils ne peuvent plus décider seuls du niveau de leur rente. En conflit avec les compagnies installées sur son sol, le Tchad pratique des taux bas (12,5 %) parce que, lors de ses premiers contrats, voilà six ans, il avait dû se montrer attractif et consentir des « prix d'ami » pour attirer les investisseurs.
Bien sûr, le marché évalue aussi le risque politique. C'est sa stabilité institutionnelle qui permet à la Norvège d'appliquer des taxes élevées. « A contrario, les pays "révolutionnaires", inconstants par nature, ne peuvent pas se permettre trop d'audace en matière de rente pétrolière », nuance Francis Perrin.
Alors, à défaut de liberté fiscale, il resterait pour sauver la face des révolutionnaires du Sud le levier de la planification. Morales voudrait fixer la production des compagnies, histoire de ne pas voir le sous-sol bolivien trop rapidement « pillé ». Pourquoi pas ? Mais cela n'est ni très révolutionnaire ni nouveau : soumis aux quotas, les pays de l'Opep surveillent leur production depuis... 1982.

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