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Idée reçue

« Les multinationales sont apatrides »

Franck Dedieu -  01/04/2008  - L'Expansion 
 
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En réalité, le pays d'origine des grands groupes détermine nombre de leurs décisions stratégiques.

Les multinationales ne portent pas toujours bien leur nom. Certes, depuis longtemps elles plantent leurs enseignes partout dans le monde, mais elles conservent des attaches avec leur lieu de naissance. Même « jet-lagués », les grands patrons se rappellent encore l'adresse de leur siège social, et pas seulement pour des raisons d'optimisation fiscale. La nationalité du groupe, aussi mondialisé soit-il, détermine bon nombre de ses décisions stratégiques.

En particulier en matière d'emploi. Les états-majors s'en défendent, mais les coupes claires dans les effectifs se font plus facilement à l'étranger. Quitte à se faire taxer de nationalisme et à perdre un peu de l'aura liée à la notion de mondialisation. Ainsi Nokia subit-il les foudres de l'opinion publique allemande depuis l'annonce de la fermeture de son usine de Bochum, dans la Ruhr. L'initiative a provoqué des appels au boycottage des téléphones finlandais, et le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie réclame le remboursement des subventions accordées lors de son implantation. Bien sûr, l'usine ne va pas filer vers la Finlande, mais vers la Roumanie. Nokia a cependant préféré tailler dans ses effectifs en Allemagne plutôt que dans son pays natal.

Les multinationales françaises font- elles aussi du favoritisme ? La répartition des suppressions d'emplois décidées en février 2007 par Alcatel-Lucent suggère un petit calcul : domiciliée à Paris, la société franco-américaine va supprimer 12 500 postes, dont 1 468 en France. Dur, mais l'Hexagone, qui représente 19 % de l'effectif, ne supportera que 12 % des sacrifices. Les charrettes d'IBM, en 2005, ont marqué les esprits en Europe : Big Blue, cherchant à faire des économies, les avait trouvées d'abord en Allemagne et au Royaume-Uni.

De même, en 1997, poussé à faire des choix désagréables, le patron de Renault, Louis Schweitzer, avait décidé la fermeture brutale du site belge de Vilvorde. Le quotidien La Libre Belgiqueaccusera le constructeur français de « délit de fuite ». Mais Renault ne reculera pas, bien que la petite ville flamande fût le fief de Jean-Luc Dehaene, alors Premier ministre belge. Aurait-on fermé avec autant de désinvolture un site industriel dans le fief corrézien de Jacques Chirac, alors président de la République française ?

Le territoire d'origine a donc encore un peu de sens pour les patrons. Les politiques de chaque pays surveillent toujours les décisions de « leurs » entreprises. Le PDG de Danone, Franck Riboud, se souvient encore du tollé politique provoqué par les rumeurs d'OPA de Pepsi sur son groupe. C'est son père, Antoine, qui comparait le groupe agroalimentaire à la cathédrale de Chartres, « qu'on ne rachète pas ».

La nationalité des administrateurs joue aussi un rôle. Leurs standards de gestion internationaux n'ont pas encore fait disparaître les drapeaux au fond de leurs larges poches. Au tour de table de la compagnie pétrolière Total siègent 71 % de Français, alors que les étrangers détiennent 55 % du capital, selon une enquête de La Vie financièreréalisée en août 2006. Pratiquement majoritaires en actions dans Lafarge, les non-résidents occupent à peine un cinquième des sièges du conseil d'administration. « Ma patrie est le monde », affirmait le philosophe stoïcien romain Sénèque. Ce n'est pas encore le cas des multinationales.

 
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