Un chèque vers l'Italie ou un retrait en Allemagne, ça se paie toujours cher. Bruxelles a beau rappeler qu'il n'existe plus de frontières monétaires, les banques ont du mal à renoncer à cette eurodîme.
Si les fonctionnaires européens rapatriaient sans frais leurs salaires dans leur pays d'origine, jamais nous n'aurions eu à subir leurs foudres. » Cette boutade amère a cours dans les états-majors des grandes banques européennes. Elle résume à elle seule le bras de fer qui oppose les autorités bruxelloises au gotha bancaire. L'euro est la monnaie unique depuis bientôt trois ans, les pièces et les billets seront dans toutes les poches dans moins de trois mois, abolissant définitivement les frontières monétaires entre douze pays de l'Union, mais malgré cela les banques continuent à pratiquer des tarifs exorbitants pour les particuliers effectuant des paiements entre pays de la zone euro.
« Comment convaincre le citoyen européen des avantages de la monnaie unique alors qu'il paie si cher pour utiliser sa carte bancaire ou faire un virement ? Depuis quinze ans, les banques sont restées sourdes à toutes nos injonctions », résume, indigné, Michel Van Huffel, administrateur général à la direction de la santé et de la protection des consommateurs de la Commission européenne. Il y a quelques jours, la Commission a révélé les résultats accablants d'une nouvelle étude : la facturation bancaire moyenne d'un virement de 100 euros à l'intérieur de la zone euro atteint 24,09 euros ! A titre indicatif, le prix d'un même virement sur le marché français se situe aux alentours de 1 euro. Pis encore, le coût moyen a nettement augmenté depuis la précédente étude.
Les enquêteurs européens ont relevé de véritables aberrations, qui sont autant de pièces à charge dans le procès instruit contre les banques. Ainsi, 20 % des frais pour virement sont facturés deux fois, par l'émetteur et par le récepteur, ce qu'interdit rigoureusement la législation bancaire européenne. Dans une première version de l'étude, il apparaissait qu'un virement de la Société générale vers la banque néerlandaise Postbank coûtait 22,72 euros, quand le même virement de la Postbank vers la Société générale n'était facturé que 7 euros ! « En Europe, nous avons des cultures bancaires disparates qui font s'envoler les coûts. L'Allemagne, par exemple, compte trois réseaux bancaires distincts. C'est d'une complexité folle », s'empresse de justifier, à la limite de la mauvaise foi, un porte-parole de la BNP. Hélas ! l'expert est aussitôt contredit par l'exemple d'un virement de la banque belge Fortis Banque vers la banque allemande Sparkasse Aachen, facturé environ 8 euros, et dans les deux sens.
Les banques françaises reçoivent aussi le bonnet d'âne pour les paiements européens effectués par carte bancaire. En moyenne, les commissions perçues ont augmenté de 56 % depuis 1999. « Auparavant, ces frais étaient inclus dans la commission de change ; ils étaient donc indolores pour les consommateurs », explique-t-on à la Société générale. Une augmentation surprenante quand les détenteurs de carte bancaire internationale acquittent déjà un surcoût tarifaire pour bénéficier d'un service supplémentaire. Mais elle devient insupportable lorsque l'on sait qu'au 1er janvier 1999 les réseaux de cartes bancaires Visa et Mastercard ont décidé de ne plus prélever de frais pour les paiements dans la zone euro. Si elles se pratiquent encore en France, dans d'autres pays ces facturations ont disparu : en Espagne, en Finlande, en Irlande, en Italie et au Luxembourg, par exemple. « Les opérations européennes ont un prix que nous répercutons sur le consommateur. Les gesticulations politiques de la Commission n'y changeront rien », affirme Edouard-François de Lencquesaing, coordinateur de la mise en place de l'euro au Crédit commercial de France. A l'écouter, ce sont les fiscalités différentes, les équipements hétérogènes, les écarts de productivité et... les interminables discussions entre banques qui seraient la source des facturations élevées.
Un jugement nullement partagé par Frits Bolkestein. Ulcéré par les résultats du dernier rapport, le commissaire européen chargé du marché intérieur brandit aujourd'hui la menace du règlement qui alignera tous les tarifs des paiements européens sur les prix pratiqués sur le marché domestique. Sous réserve d'un vote rapide du Conseil européen, cette mesure prendra effet dès le 1er janvier 2002 pour les paiements et retraits d'argent effectués avec les cartes bancaires, jusqu'à concurrence de 50 000 euros. Un an plus tard, cette mesure s'appliquera aux chèques et aux virements.
Face à la colère européenne, les banques commencent donc à comprendre qu'elles ne pourront tenir longtemps leurs positions. « Nous avons pris du retard pour les paiements transfrontaliers, c'est vrai. Mais ils représentent à peine 1 % des 40 milliards d'opérations traitées chaque année par les banques, plaide encore Gilles Guitton, directeur général de la Fédération bancaire française (FBF). Notre priorité était de réussir le passage à l'euro, qui mobilise l'ensemble de nos équipes depuis trois ans. » Mais, si elles crient à l'ingérence bruxelloise dans leur politique commerciale, les banques restent néanmoins soucieuses de préserver leur image. Résultat : elles sont sur le point de céder.


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