Les épices, un marché vraiment exotique

Danièle Licata -  01/01/2010 
 

L'engouement pour les saveurs venues d'ailleurs n'a jamais été aussi fort. Mais l'archaïsme du secteur désavantage les producteurs et perturbe les approvisionnements.

Tout jeune déjà, Olivier Roellinger regardait bien au-delà des remparts de la cité corsaire de Saint-Malo. "Mes rêves de petit garçon sentaient la cannelle, la vanille, le safran et la muscade. " Des rêves qui ont fait de lui le chef de file des cuisiniers français adeptes des épices comme ingrédients à part entière, et un marchand heureux de saveurs du monde entier. Dans l'ancien entrepôt d'une maison de voyageurs du xviiie siècle, à Cancale, ce maître de la grande cuisine sèche, torréfie, étuve, pèse, dose, moud, transforme et assemble les épices, les poivres et les chutneys. Personne ne peut mesurer mieux que lui l'ampleur du nouvel engouement pour ces senteurs venues d'ailleurs. "Mes ventes atteignent 10 tonnes par an et ont doublé en 2009 par rapport à 2006", se réjouit-il. Et pas seulement parce que la boutique, entre un meuble de parfumeur rapporté d'Inde et une pirogue du sud du Kerala éprouvée par les moussons, incite à délier les cordons de la bourse. "L'augmentation des ventes est encore plus spectaculaire sur Internet !"

Voir notre diaporama:Sur la route des épices

Certes, l'intérêt pour les épices, moteur originel de la mondialisation, n'est pas récent. "Il remonte à l'Antiquité, grâce aux conquêtes d'Alexandre le Grand, trois siècles avant Jésus-Christ, qui ouvrirent la route des Indes, leur berceau d'origine. C'était le début d'un fructueux commerce dont les Arabes, puis les Vénitiens et les Portugais se sont tour à tour disputé le monopole. Compte tenu des difficultés d'acheminement, elles constituaient une denrée rare et chère, et servaient même de monnaie d'échange au Moyen Age", explique Rudy Smolarek, le maître de la boutique Ingrédients du monde, à Mons, en Belgique. Au point que l'expression "payer en espèces" vient directement de "payer en épices". Mais "jamais l'engouement pour ces trésors n'a été aussi fort qu'aujourd'hui", assure Françoise, la patronne de la fameuse épicerie Izrael, située au c?ur du Marais, à Paris.

Il y a bien sûr la demande croissante pour l'alimentation. "Les distances étant raccourcies grâce aux moyens de transport modernes, les familles voyagent de plus en plus et rapportent dans leurs bagages de nouvelles épices qu'elles apprennent à utiliser. Une façon de prolonger le voyage", analyse Virginie Charlier, chef de groupe herbes et épices chez McCormick (Ducros), le leader mondial du secteur, qui en confirme la bonne santé : "Dans un univers de l'épicerie stagnant, c'est le seul segment qui tire le marché." Une demande plus forte qui s'accompagne également d'une montée en gamme. "Aujourd'hui, la consommation est plus subtile et surtout plus authentique", certifie Gérard Vives, qui a créé en 1999 Le Comptoir des poivres. Cet ancien restaurateur surfe sur la tendance, et, pour satisfaire une clientèle avisée, part plusieurs fois par an à la conquête des petits grains noirs (baie complète) ou blanc (sans écorce). Et ça cartonne ! "Les goûts et les odeurs reviennent dans l'imaginaire des gens par cycle. Après la vanille, ce sont les épices fortes qui profitent désormais de l'engouement des consommateurs."

Mais les épices ont conquis d'autres territoires, comme les produits de santé et de beauté. On redécouvre leurs vertus thérapeutiques, à l'instar du clou de girofle, dont les qualités antiseptiques ne sont plus à prouver. Du shampooing au gingembre au lait pour le corps à la cannelle, les déclinaisons sont nombreuses et toutes étonnantes. Et si les parfumeurs pimentent leurs fragrances depuis la nuit des temps avec le poivre, la vanille ou la cannelle, les nouvelles générations vont encore plus loin. Le parfum Nu, d'Yves Saint Laurent, est par exemple très largement dominé par le poivre noir, pour un résultat 100% sensation forte.

Gastronomie, parfumerie, cosmétique, pharmacie : la demande d'épices explose. En moyenne, ce marché de 2 milliards d'euros par an (pour environ 1 million de tonnes commercialisées) augmente de 10 % chaque année. Mais certains produits connaissent des progressions bien plus spectaculaires. Les exportations mondiales de gingembre ont bondi de 20 % en 2008, à 236 millions d'euros, celles de safran de 14,6 %, à 84 millions d'euros. La palme est revenue l'an dernier au curcuma, dont les ventes ont progressé de 30 % à l'échelle de la planète. Mais la production, elle, n'a augmenté que de 10 %. L'Inde se taille la part du lion, suivie de très loin par la Chine, qui ne satisfait que 4 % de la demande mondiale, par le Bangladesh (3 %) et par le Pakistan (2 %).

 
 
Envoyer par mail
 

Envoyez cette page par email en renseignant les champs suivants

Votre adresse email n'est pas correcte

*Tous les champs sont obligatoires

Suivre le sujet
 

Pour être alerté lors de prochaines publications sur le même sujet, veuillez saisir votre email dans le champs ci-dessous :

Citer dans votre blog
 
Déjà membre : vous pouvez commenter l'actualité en direct
Vous n'êtes pas membre, laissez votre commentaire, avec votre pseudo et email. Il apparaîtra après modération.
 
VEILLE STRATÉGIQUE
  • High Tech - 16/3/2010 - L'Expansion.com

    Quels sont les sites Web les plus créatifs de 2009 ?

    Innovations prometteuses ou délires anecdotiques, les Web Awards ont distribué leurs lauriers au festival interactif SXSW, qui a lieu chaque année au Texas. Et les gagnants sont...

  • Entreprises - 16/3/2010 - L'Expansion.com

    De faux repreneurs en projets douteux, le feuilleton du sauvetage d'Heuliez

    Alors que l'investisseur turc Alphan Manas signe aujourd'hui un protocole d'accord pour se porter acquéreur de l'équipementier français, L'Expansion.com revient en quelques dates sur le feuilleton du sauvetage de cette entreprise chère à Ségolène Royal.

  • Entreprises - 16/3/2010 - L'Expansion.com

    Le succès des auto-entrepreneurs en questions

    3 auto-entrepreneurs sur 4 gagnent de l'argent. Ces derniers ont réalisé 6471 euros de chiffre d'affaires en moyenne sur 7 mois, soit 924 euros par mois. Questions autour de ce succès inattendu en période de crise.

  • Entreprises - 16/3/2010 - L'Expansion.com

    Deutsche Telekom veut des femmes aux commandes

    Le premier opérateur télécom européen va imposer un quota de 30% de femmes pour tous les étages de son management, dans le monde entier, d'ici à 2015. C'est sans précédent en Allemagne.

  • Silicon Valley - 15/3/2010 - L'Expansion.com

    Jeu vidéo dans les nuages: Spawn Labs défie OnLive

    Jouer à son jeu de console favori n'importe où, sur un PC ou un mobile. C'est ce que promettent les services américains de jeux vidéo en ligne, Spawn Labs et OnLive. Mais le premier se présente comme une extension des consoles quand le second veut les remplacer.

  • Start-up - 15/3/2010 - L'Expansion.com

    Le covoiturage trace sa route sur le mobile

    Fort de 500.000 membres, le site Covoiturage.fr a lancé en décembre une application mobile, Comuto, déjà téléchargée 100.000 fois. Gros plan.



publicite
librairie en ligne
L'annuaire du pouvoir 2008
 
fermer
 
Inscrivez-vous
Pourquoi devenir membre ?

Devenir membre de la communauté LExpansion.com vous permet d’accéder à un ensemble de services :

  • Commenter les articles en direct
  • Participer aux débats « Pour/contre » et proposer de nouveaux sujets
  • Recevoir, si vous le souhaitez, les newsletters : actu éco, conjoncture hebdo, high-tech ou carrière/management

C’est entièrement gratuit !

 
newsletters et alertes
 
inscrivez vous aux flux rss
 

Avec ces lecteurs:

Ou copiez le lien rss :

connexion
 

Votre adresse email n'est pas correcte

Envoyer par mail
 

Envoyez cette page par email en renseignant les champs suivants

Votre adresse email n'est pas correcte

*Tous les champs sont obligatoires