"Les Allemands sont persuadés que la situation du pays risque de se dégrader"

Propos recueillis par Ingrid Vergara -  16/09/2005 13:52:00  - L'Expansion.com 
 

Claire Demesmay, spécialiste de l'Allemagne à l'Institut Français des Relations Internationales (IFRI) anticipe les défis qui attendent le vainqueur des élections législatives de dimanche. Avec deux dossiers brûlants : l'emploi et la réforme du système social. Interview.

Claire Demesmay est chercheur au Comité d'études des relations franco-allemandes (Cerfa) de l'Institut français des relations internationales (Ifri). 

Quels sont les grands dossiers qui attendent le vainqueur des législatives ? 

L'emploi représente sans conteste le dossier le plus brûlant, puisque la peur de perdre son emploi ou de ne pas en retrouver est désormais répandue dans la société allemande. Les Allemands sont nombreux à juger sévèrement le chancelier Schröder sur cette question. Ils s'inquiètent également de la réforme du système social : ils se demandent majoritairement comment le préserver au mieux, tout en sachant qu'il ne pourra être maintenu en l'état et que des efforts seront nécessaires. Les Allemands semblent d'ailleurs prêts – en tout cas davantage que les Français – à accepter des réformes de fond. Du coup, les deux grands partis que sont la CDU et le SPD peuvent parler assez librement, voire crûment, des réformes à venir.

Ce qui est frappant dans la société allemande contemporaine, c'est un certain pessimisme, qui s'accompagne d'une forme de résignation – aux réformes notamment. De nombreux Allemands sont persuadés que la situation du pays et leur situation personnelle risque fortement de se dégrader dans les années à venir. Ce pessimisme se traduit notamment par un taux d'épargne assez élevé et une consommation interne faible, problématiques pour la dynamique économique.

Et puis il y a la question démographique, qui a des répercussions dans la plupart des domaines économiques et sociaux. Elle est très liée à la question du financement des retraites ; mais aussi à celles de la main d'œuvre et de la consommation interne, déjà très faible. C'est la première fois depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale que la politique familiale est devenue un véritable sujet politique, qui plus est de première importance. Il faut dire que l'évolution démographique est catastrophique : les Allemandes ont en moyenne 1,3 enfant contre 1,8 pour les Françaises, et 25% des femmes nées dans les années 60 n'ont pas d'enfants alors qu'en France ce taux est de 10%.  

2005 célèbre les 15 ans de la réunification allemande. Où en est l'Allemagne sur ce point aujourd'hui? 

Sur le plan des structures politiques, économiques et sociales, la réunification est incontestablement achevée. Mais le bilan économique de la réunification reste médiocre : le taux de chômage à l'Est atteint 20% en moyenne ; depuis 1990, un million d'Allemands de l'Est sont partis à l'Ouest pour trouver du travail. Cette situation a créé des déceptions à l'Est – notamment de n'avoir jamais vu les « paysages florissants » annoncés par Helmut Kohl.

Elle est à l'origine d'un certain clivage entre l'Est et l'Ouest, qui concerne une partie non négligeable de la population. Si plus de 80% des Allemands pensent que la réunification est une bonne chose et qu'il était nécessaire de la réaliser, il y a depuis quelques années un vrai débat sur la façon dont elle a été gérée et financée. Certains Allemands de l'Ouest reprochent aux citoyens de l'Est de ne pas savoir gérer les fonds publics transférés et de manquer d'esprit d'initiative, d'attendre trop d'aide de la part de l'Etat.

A l'inverse, certains Allemands de l'Est reprochent à ceux de l'Ouest une certaine arrogance et ont surtout le sentiment d'être perçus et traités par l'Ouest comme des « citoyens de deuxième classe ». Le chef de la CSU Edmund Stoiber a renforcé ce sentiment en déclarant en août dernier que « les frustrés [de l'Est] ne devaient pas décider de l'avenir de l'Allemagne ». Mais encore une fois, ces sont les problèmes d'emploi qui sont à la racine de ces tensions : si le taux de chômage diminuait en Allemagne, la migration de l'Est vers l'Ouest ralentirait, et les Allemands de l'Est seraient beaucoup moins insatisfaits.  

Quelle place veut occuper l'Allemagne sur l'échiquier international ? 

Il y a aujourd'hui un relatif consensus des deux grands partis sur les questions de politique étrangère. Cela vient du fait que, dans ce domaine, les gouvernements allemands se sont toujours inscrits dans une certaine continuité, mais aussi du fait qu'il s'agit d'un des dossiers sur lesquels Gerhard Schröder est fortement plébiscité par les citoyens allemands, et sur lesquels l'opposition peine donc à se démarquer de façon crédible. Quel que soit le vainqueur, l'Allemagne poursuivra certainement la « normalisation » de sa politique étrangère et restera très présente sur la scène internationale. Elle continuera à entretenir d'excellentes relations avec la France dans le contexte de l'Union européenne et sans doute également de bonnes relations avec la Russie – tout en refusant, dans les deux cas, de leur donner un caractère exclusif.

De la part de la CDU, on peut essentiellement s'attendre à des changements dans le domaine des relations germano-américaines. Angela Merkel voudrait renouer des relations privilégiées avec le partenaire américain, dont le gouvernement rouge-vert s'était éloigné durant la crise irakienne. Il y a aussi une véritable controverse sur le dossier turc, l'une des rares questions de politique étrangère à avoir émergé durant la campagne. La coalition rouge-verte a toujours plaidé pour une adhésion de la Turquie à l'Union européenne, au nom d'une vision stratégique qu'elle reproche à l'opposition de ne pas avoir. Le SPD voit notamment dans l'adhésion turque un moyen efficace de lutter contre le terrorisme international. Quant à la CDU-CSU, elle plaide pour un « partenariat privilégié » qui renforcerait les liens – en particulier économiques – de l'UE avec la Turquie, mais n'intégrerait pas pleinement un pays qui, selon l'opposition, n'appartient culturellement pas à l'Europe.

 
 
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