Pierre Cailleteau, chef économiste de Moody's, responsable de la notation des Etats, analyse le nouvel ordre économique né du sommet du G20. Selon lui, la prochaine crise sera celle de la dette des Etats qui mettra à rude épreuve la solidarité entre générations.
En quoi le sommet du G20 qui s'est tenu il y a maintenant un mois peut-il modifier le cours de l'économie mondiale ?
Le sommet du G20 à Londres qui réunissait pour la première fois les anciennes grandes puissances économiques et les nouveaux géants émergents ne changera pas le cours de l'économique mondiale, en tout cas à court terme. Pour la simple et bonne raison que l'économie mondiale se transforme elle-même par des mécanismes puissants que les actions publiques n'influent qu'à la marge. Le G20 est davantage un symbole : il entérine le fait que les Etats-Unis, l'Europe et le Japon ne peuvent plus prétendre gouverner le monde à eux seuls. La gouvernance de la politique économique mondiale et la réglementation du monde financier doivent se faire désormais en accord avec le monde émergent. En dehors de ce symbole très important, les effets d'annonce autour des montants engagés sur les plans de relance ne résistent pas longtemps à l'analyse. On parle en effet de trillions de dollars mis sur la table par les différents pays. En réalité, on mélange des montants déjà investis et des promesses.
Vous dites que l'économie mondiale a changé...
Effectivement mais je ne vais pas refaire le traditionnel discours sur la faillite du modèle anglo-saxon. C'est un faux débat ! En réalité, les pays du G20 ont modifié les données de l'arbitrage entre croissance économique et sécurité financière. Et ils ont fait le choix de sécuriser la sphère financière à travers un ensemble de mécanismes qui vont renforcer les exigences en capital et en liquidité des acteurs financiers et limiter l'effet de levier. Cette décision est historique et a des conséquences importantes : le potentiel de croissance de l'économie mondiale dans le futur sera sans doute plus faible que ce que l'on a connu au cours des trois dernières décennies. Comme le coût du capital est plus élevé, l'expansion, notamment dans les économies développées, sera plus faible. Or cet arbitrage, arrive au moment le moins opportun. Avec la crise, les bilans des Etats se sont considérablement dégradés, et on n'a naturellement jamais été aussi proche du moment où le vieillissement des populations affectera les comptes publics... Partout, les déficits budgétaires et les dettes publiques explosent. Or pour restaurer ces bilans, il faudrait une croissance durablement forte.
La prochaine crise sera-t-elle une crise de la dette des Etats ?
C'est possible en effet. Il faudrait évidemment plus de croissance pour rembourser toutes ces dettes. On ne l'aura vraisemblablement pas. Que faire alors ? On ne peut pas imaginer une augmentation très forte des impôts car elle pèserait encore davantage sur la croissance. Certains experts avancent aujourd'hui l'idée d'une sortie par le biais de l'inflation. C'est une possibilité, mais je ne pense pas que ce soit une solution. La comparaison avec les années 50, celles de la reconstruction, est totalement inadaptée. A cette époque, le système financier était fermé, "réprimé", et c'étaient les gouvernements qui fixaient le niveau des taux d'intérêt à long terme. Imaginer aujourd'hui qu'une banque centrale puisse piloter une inflation de 6% par an pendant dix ans est totalement illusoire. Pour sortir de cette situation, les pays développés vont devoir aller "chercher" de la croissance en faisant des efforts de productivité herculéens. Cela implique des réformes - ironiquement, en partie inspirées du fameux modèle anglo-saxon - et des sacrifices très difficiles à obtenir au moment où la population va vieillir. La solidarité entre générations sera soumise à rude épreuve !
En ce qui concerne l'Europe, cela veut-il dire que le pacte de stabilité est définitivement enterré ?
Les critères européens de finances publiques tels qu'ils ont été conçus lors du traité de Maastricht sont effectivement caduques -mais pas les objectifs. Il faut aujourd'hui passer d'une vision simpliste de dette publique brute à celle plus fine de dette nette qui renvoie à une vision patrimoniale de la situation des Etats. L'enjeu pour les grands pays sera celui d'une gestion actif-passif. Quand et à quel prix seront-ils en mesure de les céder sur les marchés? Dans certains cas, pour éviter de les vendre à un prix trop déprécié, il sera peut-être opportun de les garder en "portefeuille" plus longtemps que prévu. Tout dépendra en effet de la capacité d'absorption du marché. Le second enjeu est temporel : lorsque la situation économique s'améliorera, le degré d'aversion pour le risque sur les marchés va s'abaisser. Reviendront alors sur les marchés obligataires des acteurs, notamment des grandes entreprises, en quête d'argent frais qui se trouveront en concurrence avec des Etats qui auront besoin de lever des emprunts. Conséquence : les Etats vont perdre leur statut de refuge et devront gérer une dette considérable.


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