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"L'Europe doit mettre au centre la lutte contre le chômage de masse"

Propos recueillis par Béatrice Mathieu -  01/04/2005 17:27:00  - L'Expansion.com 
 
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Alors que les questions du chômage et de la faiblesse des hausses de salaires s'invitent dans le débat sur la Constitution européenne, l'économiste Jean-Paul Fitoussi plaide pour une politique coordonnée au niveau européen pour sortir de ces impasses. Interview.

Jean Paul Fitoussi est président de l'OFCE (l‘Observatoire Français des Conjonctures Economiques) et Professeur à l'IEP de Paris. Il a publié récemment « La politique de l'impuissance », entretien avec Jean-Claude Guillebaud, aux éditions Arléa.

La grogne sociale s'est cristallisée récemment en France autour de la question du partage des fruits de la croissance. Alors que les profits ont nettement progressé, les rémunérations ont stagné. Comment expliquez-vous la déformation du partage de la valeur ajoutée ? 

Ce phénomène est loin d'être nouveau. Depuis le début des années 1980, le partage des fruits de la croissance se fait au détriment des salariés. Et ce dans la plupart des pays du Vieux Continent, à l'exception peut-être de l'Espagne. En France, la part des salaires dans le revenu national est tombée à 42%, contre près de 52% il y a trente ans. A titre de comparaison, cette part atteint pratiquement  50% aux Etats-Unis et elle n'a cessé de progresser au Royaume-Uni. Evidemment, l'importance des profits réalisés l'an passé par certaines grandes entreprises cotées a nourri – à juste titre – une certaine frustration car les salariés estiment qu'ils n'en ont pas tiré profit.

Cela dit, je ne pense pas que l'on puisse réellement parler de dysfonctionnement dans le partage des fruits de la croissance. Nous vivons dans une économie de marché. Ce qui veut dire que le salaire est aussi un prix qui résulte de la confrontation entre une offre et une demande. Or, depuis un quart de siècle, notre société est caractérisée par un chômage de masse. Ce qui veut dire que l'offre de travail est nettement supérieure à la demande. Les entreprises, n'ayant pas en charge le bien public, n'ont donc aucune raison d'augmenter rapidement les rémunérations. De fait, les salaires réels ne progressent que de 0,5 à 1% au mieux par an depuis des décennies. Le dysfonctionnement n'est donc pas dans le partage de la valeur ajoutée mais dans la tolérance de ce qui est intolérable, le chômage de masse. L'Europe est piégée dans un cercle vicieux : la persistance du chômage pèse sur les rémunérations, donc sur la consommation des ménages et au final sur l'investissement des entreprises. Les firmes n'ont aucune raison de créer de nouvelles capacités de production alors que la demande potentielle est plate. 

Que peuvent faire les dirigeants européens ? 

L'intérêt de créer la monnaie unique était de passer d'une collection de petits Etats à  une grande économie. Or la caractéristique d'une grande économie est que sa croissance dépend, pour l'essentiel, de sa demande interne. Pourtant, on continue de gérer l'Europe comme si c'était un petit pays. Nos gouvernements sont paralysés. Imaginez que la France décide unilatéralement d'augmenter de 10% les salaires. La perte de compétitivité qui en résulterait  ferait le bonheur de nos voisins européens. Il en serait tout autrement si tous les grands pays décidaient ensemble d'augmenter les rémunérations. La construction européenne doit passer par une plus grande coordination. En attendant, les mesures prises au cours des derniers mois et surtout les perspectives d'augmentation des salaires sous la pression sociale, sont de nature à stimuler  la demande interne et vont dans le bon sens même si elles restent timides. La preuve : la consommation est plus dynamique chez nous que chez nos voisins et notre croissance est nettement supérieure à celle de l'Allemagne et de l'Italie. 

Quelle doit être alors la stratégie de l'Europe ?

Il faut remettre la lutte contre le chômage de masse au centre de toutes les questions de politique économique. Il existe entre les gouvernements européens des différences objectives de situation  qui sont la résultante des différences de taille des pays. Pour les plus petits pays, la concurrence fiscale peut être une stratégie gagnante car ils sont généralement très ouverts sur l'extérieur. Ce n'est pas le cas des grands pays comme la France. L'Europe doit choisir entre la démocratie (une personne, une voix) et « l'intergouvernementalité » (un Etat équivaut à une voix). Si c'est la démocratie qui l'emporte alors de véritables politiques de croissance pourront être mises en place. 

La réforme du pacte de stabilité va-t-elle dans ce sens ? 

C'est plutôt une bonne nouvelle. Le pacte avait perdu toute crédibilité puisque, dans les faits, plus de  la moitié des membres de l'Union européenne ne le respectait plus. La réforme est bénéfique puisqu'elle accroît considérablement la marge d'interprétation du politique et réduit l'espace de la règle qui conduisait à mettre en place des politiques budgétaires restrictives en période de basses eaux conjoncturelles.  L'Europe regagne ainsi en crédibilité et en souplesse. Malgré le petit jeu des déclarations,  je ne pense pas que la Banque Centrale Européenne puisse sanctionner cette réforme en remontant plus tôt que prévu ses taux d'intérêt. Ce serait jouer contre la croissance européenne, et donc contre l'intérêt général.

 
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