Aucune nation industrialisée ne s'est autant métamorphosée grâce au boom économique de la Chine. Les échanges explosent et le chinois est devenu la deuxième langue du pays.
L'hôtel de ville de Melbourne ressemble à un élégant manoir tout droit sorti de la campagne anglaise avec ses hauts plafonds, ses boiseries et ses tapis moelleux. Mais à l'instant où John So prend place dans un profond canapé de cuir vert, on comprend qu'aucun pays développé n'a autant changé que l'Australie au cours des dernières années. Tiré à quatre épingles, boutons de manchette en or, le premier maire d'origine chinoise de Melbourne, la deuxième ville du pays après Sydney, est à mille lieues de ses illustres prédécesseurs d'ascendance européenne, dont les portraits ornent les murs. Arrivé de Hongkong à la fin des années 60, John So, 60 ans, est aujourd'hui la figure emblématique du basculement de la plus grande île du monde de la sphère européenne vers le monde chinois. Un véritable tournant dans l'histoire de ce pays du Commonwealth, où la reine d'Angleterre est toujours chef de l'Etat. L'intéressé relativise : « Melbourne a toujours été une ville d'immigration. On y parle aujourd'hui plus de 200 langues. »
Il n'empêche : la Chine est devenue cette année le tout premier partenaire commercial de l'Australie, détrônant ainsi le Japon et les Etats-Unis ! Le commerce bilatéral entre les deux pays s'élève désormais à 35,3 milliards d'euros et enregistre une croissance spectaculaire d'environ 20 % par an. « Peu de pays ont un excédent commercial avec la Chine », insiste Barry Jones, président d'Invest Australia, l'agence de promotion économique du gouvernement. 2007 a vu le couronnement de cette évolution, avec la participation, pour la première fois, de l'équipe de football australienne à la Coupe d'Asie. Une expérience malheureuse, puisque, contre toute attente, elle a été éliminée en quarts de finale par le Japon. Début septembre s'est aussi tenu à Sydney le premier sommet des pays asiatiques membres de l'Apec sur le sol australien. Et si Kevin Rudd, chef du Parti travailliste, remporte les élections législatives prévues cet automne, il sera alors le premier chef de gouvernement d'un pays occidental à parler couramment le mandarin ! Une langue qu'il a apprise à l'université, et dans laquelle il s'est perfectionné lorsqu'il était en poste à l'ambassade d'Australie à Pékin, dans les années 80. Avant d'embrasser une carrière politique, il a même été consultant, pour la Chine, du grand cabinet d'audit KPMG.
Si l'on regarde un planisphère, la proximité de l'Australie avec l'Asie semble une évidence. Après tout, la ville de Perth, dans l'ouest du pays, est plus proche de Singapour que de Sydney. Pourtant, « jusqu'au début des années 70, l'Australie avait une politique d'immigration quasi exclusivement réservée aux Européens », rappelle Ross Garnaut, l'un des meilleurs économistes du pays et ancien ambassadeur de Canberra en Chine dans les années 80. « En l'espace d'une génération, dit-il, l'Australie est passée du stade de pays monoculturel à celui de nation parmi les plus diversifiées de la planète. C'est un bouleversement énorme. » Jadis obnubilée par le « péril jaune », l'Australie s'est adaptée avec une stupéfiante rapidité à la montée en puissance du monde chinois. « Le centre de gravité économique et culturel de notre pays penche de plus en plus vers l'Asie, notamment vers la Chine », remarque John Button, ancien ministre de l'Industrie. Signe de cette mutation, Sydney est jumelé avec Guangzhou depuis 1987, et Melbourne, avec le grand port de Tianjin, près de Pékin, depuis 1980. La ville dispose même d'une représentation permanente dans la capitale chinoise.
Avec une communauté chinoise d'environ 700 000 personnes, pour une population de 20 millions d'habitants, le chinois (mandarin et cantonais) est la deuxième langue parlée en Australie. On y trouve même quatre quotidiens chinois ! On a du mal à croire John Piggott lorsqu'il raconte qu'à « la fin des années 60, il était très rare de croiser un Chinois à Sydney ». Aujourd'hui, poursuit ce professeur d'université, « il arrive souvent que tous les élèves de ma classe soient d'origine asiatique. Ce n'est que lorsque je les entends parler avec notre accent australien très prononcé que je réalise qu'ils sont nés ici. »
Il suffit de se promener dans les principales villes du pays pour mesurer l'ampleur de cette présence. Dans les bus de Sydney ou les trams de Melbourne, cela n'étonne plus personne d'entendre parler chinois. Le centre de Sydney est quasiment devenu une enclave chinoise. Les enseignes des boutiques sont bilingues et les commerçants vendent aussi bien des produits traditionnels chinois que des kangourous en peluche... Il y a à peine un visage européen à l'horizon du troisième étage du Sussex Centre. Dans cet immense « food court » de Sydney, bondé en permanence, toutes les cuisines d'Asie sont représentées, de l'indonésienne à la mongole !

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