La dynamique de la candidature Barack Obama peut être une chance de mettre fin aux fractures politiques et sociales du pays, affirme l'essayiste.
David Brooks est essayiste et éditorialiste au New York Times. Inventeur du concept de bobo (bourgeois bohème), il a sympathisé avec les néoconservateurs, mais admet aujourd'hui que leur heure est passée. Il estime que l'Amérique vit une profonde crise de confiance politique.
Quelle est la signification de la percée de candidats inattendus, comme le démocrate Barack Obama ou le républicain John McCain ?
Obama comme McCain sont les candidats des gens qui aspirent à un changement profond de la politique. McCain s'est fait connaître comme un républicain non orthodoxe. Obama était un politicien bien plus traditionnel, mais il a mené une campagne très novatrice, en promettant de restaurer l'unité d'un pays qui souffre de profondes divisions. Il estime que les électeurs sont las de vingt années de clivages partisans. Le système politique américain vit une profonde crise. Très peu de gens se situent au centre et la segmentation des opinions s'est accrue, de même que les divisions : par les revenus, par l'éducation, par les traditions culturelles. Les Américains se replient sur le cercle des gens qui leur ressemblent, mais tous ressentent douloureusement ce manque d'unité nationale. Obama a su répondre à cette inquiétude. Il propose de vaincre le cynisme par l'espoir.
En face, Hillary Clinton est-elle plus « conflictuelle » ?
Le paradoxe, c'est que, au moment où Obama promet de mettre fin aux divisions, la campagne des démocrates devient de plus en plus agressive. Hillary est une combattante, qui ne cherche pas à faire rêver mais qui prétend apporter des réponses concrètes. C'est dans une vraie bagarre qu'elle aurait le plus de chances de l'emporter. Obama, lui, se situe à un niveau beaucoup plus... disons spirituel. Il ne se contente pas d'avancer des propositions, il fait passer des émotions. On pourrait comparer cela à ce qui se passe dans notre système de distribution. Avec Wal-Mart, on a quelque chose de très fonctionnel, alors que Gap ou Benetton font appel aux sentiments, à la sensibilité, pour faire désirer leurs produits. Certains sont allés jusqu'à dire que les écrans publicitaires d'Obama étaient un mélange de spots pour Gap et de Leni Riefenstahl [cinéaste allemande de l'époque nazie, réalisatrice notamment de Triomphe de la volonté et des Dieux du stade]. Ils renvoient deux images très contrastées. Obama est un produit pour le consommateur avisé qui fait ses courses dans des magasins éthiques. Hillary répond à la demande du consommateur de base, le moins éduqué et le moins exigeant. Lui est très populaire parmi les diplômés, elle, parmi ceux qui n'ont pas fait d'études supérieures. Au fil des primaires, cela se vérifie : il recueille 70 % des votes des diplômés, et Hillary atteint des scores comparables parmi les moins éduqués.
Ce qui est troublant, c'est qu'Obama ressemble souvent plus à un prêcheur qu'à un homme politique...
Il est vrai que beaucoup de ses supporters, y compris dans son entourage proche, rappellent parfois les membres d'une secte ou d'une Eglise. Ce n'est pas forcément de sa faute, je ne crois d'ailleurs pas qu'il cherche cela, même si, dans ses discours, il parle beaucoup d'espoir sans donner de substance - notamment en termes économiques - à cette espérance. Quoi qu'il en soit, Obama représente le phénomène majeur de cette élection, et il touche quelque chose de très vrai en voulant dépasser la polarisation de notre société, qui s'est beaucoup accentuée ces dernières années.
Vu de France, on est surpris que la question raciale semble ne jouer aucun rôle. Pourtant, un ami noir américain me disait que les Blancs n'éliront « jamais » un Noir à la présidence.
Il y a longtemps que le critère racial n'est plus aussi déterminant. Nous avons déjà eu des sénateurs, des gouverneurs et des ministres noirs. Les Noirs recueillent des voix dans d'autres communautés quand ils sont de bons candidats. Ce n'est pas un facteur nul dans cette campagne, mais il n'est pas essentiel. Beaucoup d'Américains blancs, comme moi, seraient très heureux qu'un Noir soit élu président, même s'il est vrai que nombre de Noirs croient encore que les Blancs ne le souhaitent pas. Je n'ai jamais cru que les gens déterminaient leurs choix électoraux en fonction de critères vraiment rationnels, liés à des faits. Ils le font plutôt à partir de leurs émotions. Et, sur ce terrain, Obama est excellent. Je l'ai rencontré plusieurs fois, je suis convaincu qu'il n'est pas simplement un showman : il a de vraies convictions, il est sérieux.

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