Idée reçue

"Il faut réduire les salaires pour sortir de la crise"

Franck Dedieu -  01/10/2009 
 

Afin de restaurer leurs marges, des entreprises françaises pensent à importer des Etats-Unis cette méthode. Illusion d'optique.

Cette nouvelle mode managériale vient des Etats-Unis : là-bas, les économistes l'appellent "le syndrome des - 10 %". Elle consiste à appliquer cette réduction aux salaires pour sauver les emplois menacés par la crise. Une entreprise sur douze se serait adonnée à cette pratique depuis 2008. En France, la technique fait des émules. Au printemps, Hertz-France voulait alléger la paie de ses cadres de 5 %. En juin, le fabricant d'ampoules Osram, filiale de Siemens, a même proposé aux salariés de son usine de Molsheim (Bas-Rhin) une réduction de 12,5 % étalée sur trois ans.

A l'occasion de chaque rabais salarial "proposé", la direction trace le même cercle vertueux : le sacrifice consenti par les salariés évitera un plan social, il contribuera à restaurer les marges de l'entreprise, et, à terme, favorisera l'investissement, prélude à de futures embauches et à des augmentations. Dans cette optique "sacrificielle", il faudrait donc en passer par là pour sortir de la crise.

Une fausse bonne idée, selon Patrick Artus, l'économiste de Natixis : "La chute de l'activité aux Etats-Unis, en Europe et au Japon n'est pas due à un problème de coût, mais à une chute de la demande des ménages", tranche-t-il dans une note publiée en juillet. En clair, la crise des entreprises ne viendrait pas d'un excès de rémunération, mais au contraire d'un manque. "La généralisation des baisses salariales serait violemment contre-productive", conclut sans barguigner l'économiste, pourtant peu suspect de proximité idéologique avec les syndicats.

Un regard sur deux courbes suffit à s'en convaincre (voir graphique). Au sein de la zone euro, on assiste à une baisse tendancielle du coût salarial dans le secteur manufacturier depuis 1998, sans que cela ait évité à la production de s'effondrer en 2008. Non, pour l'économiste, au-delà du montant de la paie, le problème vient de l'insuffisance de l'innovation et des dépenses en recherche et développement, capables d'augmenter la productivité. La baisse généralisée des salaires serait donc une sorte de facilité managériale, une façon de ne pas prendre de risques en investissant.

Et puis, surtout, réduire la paie revient à faire supporter la crise par les salariés pour en décharger les actionnaires. Déjà, depuis une décennie, aux Etats-Unis comme en Europe, la rentabilité des capitaux suit une courbe beaucoup moins heurtée que celle des salaires. Aberrant ! Selon une théorie économique vieille comme le capitalisme, l'enrichissement par le capital serait la contrepartie du risque que consent l'entrepreneur, et la quiétude offerte par le statut de salarié justifierait une moindre rémunération. Or, si cette logique se renverse, si le salarié est plus exposé au danger tout en voyant sa rémunération se réduire, alors les ménages ne sont pas près de sortir de leur coquille pour consommer. "Je paie bien mes ouvriers pour qu'ils puissent m'acheter des voitures", se flattait au début du siècle dernier Henry Ford, l'industriel américain inventif et hyperpragmatique.

 
 
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