Concurrence entre établissements publics et privés, pareillement gratuits, abrogation de la carte scolaire, liberté pédagogique : toute ressemblance avec la France a disparu.
De prime abord, le lycée Viktor-Rydberg ressemble plutôt à une MJC. En franchissant la porte, on tombe sur une table de ping-pong et une grande cafétéria digne d'un catalogue de design scandinave avec ses longues tables en bois clair et sa baie vitrée baignée de soleil. En déambulant dans les étages, on aperçoit un groupe de rock en pleine répétition, un cours d'improvisation théâtrale ou des jeunes filles qui s'échauffent pour une séance de danse. Contrairement aux apparences, il ne s'agit pas d'un centre de loisirs. Tout cela fait bien partie du cursus de cet établissement de 420 élèves, l'un des plus prisés de Stockholm, situé dans l'élégant quartier de Jarlaplan.
Le lycée Viktor-Rydberg est devenu le symbole d'une véritable révolution scolaire menée en Suède depuis une quinzaine d'années. Non en raison de ses méthodes d'enseignement, mais de son mode de financement : comme toutes les autres écoles privées conventionnées du royaume, ce lycée est entièrement... gratuit ! La Suède est en effet le seul pays européen à avoir expérimenté, au niveau national, le « chèque éducation », un dispositif avec lequel les pouvoirs publics s'engagent à financer la scolarité des enfants, qu'elle soit dispensée par un établissement public ou privé. Cette innovation a bouleversé tous les repères habituels en encourageant la concurrence entre les écoles. Les Suédois sont même allés plus loin. Pour que l'exercice de cette concurrence soit total, ils ont aussi aboli la carte scolaire.
Du coup, ils disposent d'une palette à faire pâlir d'envie les familles françaises. Si les établissements publics du quartier ne répondent pas aux attentes des parents, ils peuvent opter pour une école privée, dite indépendante, car, selon le principe du chèque éducation, les frais de scolarité sont obligatoirement pris en charge par les communes, qui assurent depuis 1991 les compétences en matière d'enseignement. Il n'y a qu'une règle d'or : le choix de l'école appartient aux parents. Quant aux établissements publics, ils sont incités à s'adapter à cette concurrence, car ceux qui attirent le plus d'élèves reçoivent le plus de subventions, et celui qui perd un élève voit donc son budget réduit.
Liz Ericson ne regrette pas un instant son choix. Cette esthéticienne de 48 ans, qui dirige un salon de beauté employant huit salariés, a retiré ses deux adolescents de leur école publique du sud de Stockholm pour les mettre au lycée Viktor- Rydberg, en centre-ville. Quitte à les faire voyager une heure et demie en bus tous les jours. « Changer d'école est très facile, dit-elle, il suffit d'en faire la demande et elle est acceptée, à condition qu'il y ait une place disponible dans la nouvelle. » Et si le lycée privé qu'elle a choisi n'avait pas été gratuit ? La réponse fuse, sans hésitation : « Nous n'aurions jamais pu y inscrire les enfants. »
Même si la plupart de ces écoles indépendantes sont concentrées dans les grandes villes comme Stockholm, Göteborg ou Malmö, leur impact sur l'ensemble du système éducatif a été énorme. La Suède fourmille aujourd'hui d'établissements de tailles et de confessions différentes, offrant des programmes et des méthodes très variés. La gratuité a notamment contribué à l'essor, dans des quartiers défavorisés, d'écoles expérimentales, telles que Montessori et Steiner, jadis apanage des familles aisées.
Le secteur public n'a pas non plus échappé à cette diversification. Pratiquement chaque école communale du pays a ouvert de nouvelles filières (informatique, langues, arts, etc.) pour renforcer son attractivité. En quinze ans, le paysage scolaire a été métamorphosé. Le pays compte désormais 994 écoles indépendantes, gérées par 550 opérateurs différents, qui vont de l'association de quartier au groupe coté en Bourse. Initialement réticente, la gauche a fini par se rallier à ce nouveau système. « Ce qui importe, ce n'est pas de savoir à qui appartient l'école, mais ce qui s'y passe », estime Ibrahim Baylan, ministre de l'Education (2004-2006) dans le dernier gouvernement social-démocrate.
Les écoles indépendantes sont maintenant présentes dans les deux tiers des communes et fréquentées par 10 % des élèves du primaire et 17 % de ceux du secondaire. « Les parents ont beaucoup plus de choix qu'auparavant », insiste Carl-Gustaf Stawström, président de l'association des écoles indépendantes. Il n'en a pas toujours été ainsi.

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