Partisans et adversaires de la thèse du déclin de la France s’affrontent. Mais au delà d’un diagnostic optimiste ou pessimiste, c’est la question de la faculté d’adaptation de la France qui est posée.
Au printemps dernier, la France bombait le torse à la tribune des Nations unies, s'opposant, au nom de son histoire et de ses valeurs universelles, à la guerre en Irak livrée par l'hyperpuissance américaine. Mais, six mois plus tard, ses rêves de grandeur oubliés, la France vacille, blessée par une rafale de catastrophes économiques, offrant le spectacle humiliant d'une puissance sur le déclin.
Au fil des mois, c'est leur patrimoine que les Français ont eu l'impression de voir s'étioler. Jamais, depuis dix ans, autant de grosses sociétés familières n'ont succombé : Metaleurop, Daewoo, Orion, Air Lib, Tati... Même Alstom, le porte-drapeau du savoir technologique français avec le TGV, affiche alors, la mort dans l'âme, son bilan de santé de grand malade. Déjà, il avait fallu ravaler son orgueil quand Air France avait rangé le Concorde au magasin des accessoires.
A nouveau inquiets pour leur emploi, les Français subissent une avalanche de plans sociaux d'une rare violence : Altadis, STMicroelectronics, Matra, Schneider Electric, Doux, Alcatel, Giat Industries... Et, avec le retour des OPA, les sociétés françaises font davantage figure de proie que de prédateur : le canadien Alcan, en jetant son dévolu sur Pechiney, mène le plus gros raid jamais lancé par une compagnie étrangère en France. Aux abois, le gouvernement est contraint de jouer les hors-la-loi de l'Europe, transgressant les règles de concurrence et le pacte de stabilité, faute d'avoir réformé un Etat obèse, dopé aux prélèvements obligatoires.
Il n'en fallait pas plus pour relancer le grand débat sur l'inéluctable « déclin de la France ». Si l'on en croit les cassandres comme l'historien et économiste Nicolas Baverez, qui vient de publier un essai fracassant (La France qui tombe, Perrin), le diagnostic ne permet aucun doute. Et d'aligner les piètres performances d'un pays malthusien, sclérosé par ses corporatismes, vivant à contre-courant d'un monde toujours plus concurrentiel : une croissance plus faible que la moyenne européenne, une richesse par habitant qui progresse moins vite que celle des grands pays développés, des pertes de parts de marché hors d'Europe...
Ce pays, en passe de devenir un désert industriel, a détruit plus de 1,6 million d'emplois dans ses usines en vingt ans. La France est d'ailleurs reléguée au trente et unième rang des pays les plus compétitifs du monde, selon le classement du Forum économique mondial de Davos, qui note qu'une réglementation sociale infernale, des grèves à répétition et un matraquage fiscal entravent la compétitivité des entreprises tricolores.
Face aux « déclinistes », les « francoptimistes » dressent le portrait d'une France plutôt solide. Cinquième puissance économique de la planète, quatrième exportateur de biens et services, deuxième exportateur de produits agricoles, deuxième destination préférée des investisseurs du monde entier en 2002, juste derrière la Chine et loin devant le Royaume-Uni, l'Allemagne et les Etats-Unis. Une France convertie peut-être tardivement au business, mais qui peut aligner une liste flatteuse de champions mondiaux dans l'automobile (PSA, Renault), l'aéronautique (Airbus), les services collectifs (Vivendi, Suez), la distribution (Carrefour), le BTP (Bouygues), la publicité (Publicis) ou les produits de beauté (L'Oréal). Ces avocats relativisent même les effets de la désindustrialisation : avec l'externalisation de métiers comme l'entretien, la restauration, l'informatique ou la comptabilité, et la montée en puissance de l'intérim, nombre de postes sont comptabilisés dans les services et plus dans l'industrie, sans avoir disparu. Le secteur de la mécanique, première industrie française en termes d'emplois, a même accru ses effectifs de 570 000 à 617 000 en dix ans !
Bien sûr, l'entreprise France n'est pas au bord du dépôt de bilan. « La thèse du déclin est une thèse paresseuse, nostalgique et conservatrice, qui revient tous les dix ans, tranche l'économiste Elie Cohen, chercheur au CNRS. N'oublions pas que, au milieu des années 80, les augures prédisaient le déclin irrémédiable des Etats-Unis face au Japon surpuissant : les années 90 ont montré le contraire ! » Mais la France a-t-elle la même faculté d'adaptation que les Etats-Unis ? « Chaque fois qu'il faut s'adapter à une révolution technologique ou aux bouleversements de l'environnement international, la France souffre parce qu'elle peine à négocier le virage du changement », analyse l'économiste Jean-Christophe Le Duigou, secrétaire confédéral de la CGT. Or, de la chute du mur de Berlin à la mondialisation des échanges en passant par la révolution Internet, par l'ouverture à la concurrence de pans entiers de l'économie et par la libéralisation financière, le monde n'a jamais changé aussi vite qu'au cours des quinze dernières années.


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