Avec sa clientèle richissime, son offre portée par la mondialisation et son fonctionnement singulier, le monde des collectionneurs veut croire qu'il échappera à la crise. Et pourtant...
Tous les regards sont tournés vers elle. La jeune employée de Sotheby's, accrochée à son téléphone, discute à voix basse avec, à l'autre bout du fil, un client domicilié quelque part du côté de New York, de Moscou ou de Shanghai. Pour lui, à plusieurs reprises, elle a suivi la folle course des enchères, qui ont grimpé à toute allure. Maintenant, son client hésite. Au fond de la salle, une jolie blonde vient de surenchérir, pour la dixième fois, en faisant un signe en direction de Tobias Meyer, le commissaire-priseur. Elle représente ici le célèbre courtier français de New York, Philippe Ségalot, qui achète souvent pour le compte de François Pinault. Cette fois, elle offre 13,4 millions d'euros, bien au-delà de la mise à prix (8,7 millions), pour une œuvre spectaculaire de l'Italien Lucio Fontana, un gros œuf mordoré, comme frappé d'impacts de balles, La Fine di Dio. Pendant quelques secondes, chacun retient son souffle dans la grande salle où plus de 300 personnes - des professionnels et quelques beautiful people, ainsi qu'une cinquantaine de journalistes - se sont entassées comme pour un soir de générale. Pas de surenchère ? Alors l'auctioneer, la mèche sur l'œil, fait claquer son marteau. « Sold », vendu, lance-t-il avec un large sourire de satisfaction.
Il y a de quoi. Ce mercredi 27 février, la maison de ventes londonienne, installée au plus chic de New Bond Street, obtiendra encore quelques prix spectaculaires pour des œuvres d'art contemporain, arrachées à coups de millions balancés sur le tapis comme de vulgaires jetons de casino. Près de 26 millions d'euros pour un tableau de Bacon - à vrai dire un peu effrayant -, plus de 14,3 millions d'euros pour trois autoportraits d'Andy Warhol - à vrai dire banals -, presque 10,4 millions d'euros pour une peinture de l'Allemand Gerhard Richter représentant une bougie sur un fond verdâtre. « Normal, me glisse à l'oreille une habituée, tous les nouveaux riches californiens rêvent d'avoir une de ses bougies dans leur salon. » Au total, une vente de 123,5 millions d'euros, nouveau record européen.
François Pinault vient d'être élu « homme de l'année du marché de l'art » par Le Journal des arts. En 2007, le Wall Street Journal l'a placé en tête de la liste des 100 personnes qui dominent ce marché. Il est célébré pour la qualité de sa collection personnelle et la « sûreté de ses choix ».
Mais sa passion pour l'art ne lui fait pas oublier ses instincts d'homme d'affaires. Après avoir acquis le palazzo Grassi, à Venise, en 2005, il vient de mettre la main sur la Punta della Dogana, les anciens entrepôts des douanes, en face de la piazza San Marco. Il dispose ainsi du plus bel espace d'exposition du monde, dans une ville qui, avec sa biennale, dicte les tendances de l'art contemporain. Comme il est aussi propriétaire de Christie's, l'une des plus grandes maisons de ventes mondiales, on se doute qu'il pourra peser sur la cote des artistes. S'il s'agissait d'un autre marché, on parlerait d'abus de position dominante. Ici, on dit : « Bravo l'artiste ! »
Déjà, au début du mois, deux jours après le gros trou d'air des Bourses mondiales, la maison de ventes rivale, Christie's, avait affiché de beaux trophées : plus de 33,8 millions d'euros pour un triptyque de Bacon, et des records battus pour Richter, Fontana et Riley. En tout, quelque 104 millions d'euros.
Sous l'avalanche de ces chiffres, on hésite à jouer les cassandres, même si l'économie mondiale a le hoquet. Comme indifférent à la crise, le marché de l'art a progressé pour la septième année consécutive en 2007 (+ 18 %), avec un chiffre d'affaires estimé à 5,9 milliards d'euros pour les seules ventes aux enchères. Sotheby's a enregistré dix-huit ventes à plus de 20 millions de dollars (13 millions d'euros environ), contre six en 2006.
Mais, à y regarder de plus près, on décèle des fissures. L'indicateur de confiance du marché établi par Artprice, qui fait autorité, est passé brutalement dans le rouge à la fin de janvier - avant de remonter, il est vrai. Une volatilité qui traduit une réelle nervosité (voir graphique ci-contre). Coté en Bourse, Sotheby's a décroché de 40 % depuis son plus haut d'octobre 2007, après avoir pris trop de risques financiers l'an dernier. Et les succès de ses récentes ventes ne doivent pas dissimuler le minikrach qui s'est produit dans le secteur le plus spéculatif de l'art contemporain, celui des nouveaux peintres chinois, probablement surestimés. Plusieurs ont été « ravalés », terme infamant pour dire qu'ils n'ont pas trouvé preneur. Pourtant, l'art chinois d'avant-garde avait gagné 440 % au cours des cinq dernières années.



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