Dossier

Chine maître du monde

Béatrice Mathieu, Bernard Poulet -  19/11/2009 
 

Son influence croissante sur l'économie mondiale fascine autant qu'elle inquiète. "L'Expansion" a mené l'enquête sur ce colosse aux pieds d'argile.

54 %

C'est le taux d'épargne des ménages chinois, l'un des plus élevés du monde. Un frein majeur à une montée en puissance du moteur de la consommation.

La Chine inquiète. Alors que la poussière de l'effondrement financier mondial se dissipe, un nouveau dragon surgit à l'horizon, un nouveau maître du monde gonflé de la faiblesse des anciennes puissances. Vue de Washington, Berlin, Paris ou Tokyo, la Chine est la grande gagnante de la crise. Elle a mis moins de six mois pour effacer les stigmates de la tempête financière. Les statistiques qui illustrent ce redémarrage ont quelque chose d'effrayant au regard des timides signes de reprise en Europe. Durant l'été, la croissance chinoise est nettement repassée au-dessus des 8 %, seuil magique à partir duquel la machine économique crée suffisamment d'emplois pour absorber les nouveaux arrivants sur le marché du travail. L'investissement a affiché un bond de 33 % par rapport à la même période de l'an passé. Le gouvernement de Pékin n'a pas lésiné, avec l'annonce, en décembre 2008, d'un plan de relance de 460 milliards d'euros, soit presque 13 % du produit intérieur brut. Il a aussi donné l'ordre aux banques d'ouvrir largement les vannes du crédit. Le dragon rugit à nouveau.

Mais la Chine s'inquiète aussi. Pour calmer la grogne sociale qui montait, le Premier ministre, Wen Jiabao, a peaufiné son discours en faveur d'un rééquilibrage de la croissance et du soutien à la demande intérieure par l'instauration d'un début d'Etat providence.

Des grands travaux d'infrastructures ont été lancés en masse cet hiver pour occuper les millions de travailleurs migrants rejetés sur les routes par les grandes entreprises exportatrices, victimes de la récession des échanges mondiaux. Les banques ont déversé des tombereaux d'argent frais dans l'économie. Sur les neuf premiers mois de l'année, près de 870 milliards d'euros ont été injectés dans le système, soit 75 % de plus que sur l'ensemble de l'année 2008.

Cependant, l'empire du Milieu tient un double discours. S'il prétend se recentrer sur son marché intérieur, il est en réalité de plus en plus agressif à l'extérieur. A l'exportation, d'abord, où il entend conserver sa place de premier fournisseur mondial, quitte à tricher avec les règles de l'OMC et à piloter une monnaie largement sous-évaluée. Plus conquérant, il l'est aussi sur les marchés de matières premières, obnubilé par la sécurisation de ses approvisionnements en produits de base.

50 %

C'est le poids des dépenses d'infrastructures et d'équipement dans la croissance chinoise cette année. Une hypertrophie de l'investissement qui pourrait déboucher sur d'importantes surcapacités de production.

La Chine a besoin de toujours plus de pétrole, de gaz, de métaux et de matières premières agricoles. Elle représente à elle seule près de 40 % de la demande mondiale de zinc, de plomb, de nickel, de blé et de soja. L'Afrique, avec ses sous-sols très riches, et l'Amérique latine, avec ses terres fertiles, sont devenues ses terrains de jeu préférés. Et elle ne s'embarrasse pas de discours "droits-de-l'hommistes". La Chinafrique n'a pas les états d'âme de la Françafrique. Ce n'est pas le massacre de quelques centaines de civils désarmés par les militaires de la junte guinéenne, le mois dernier, qui a empêché les Chinois de signer pour 7 milliards de dollars de contrats portant sur du pétrole et des minerais.

Forte de ses 2 200 milliards de dollars de réserves en devises, elle est aussi conquérante sur les marchés financiers. Sa banque centrale est devenue, devant celle du Japon, la première détentrice de bons du Trésor américain. Un mot de Zhou Xiaochuan, le gouverneur de la banque centrale, et les taux d'intérêt à long terme américains s'envolent, précipitant les marchés obligataires de la plupart des grands pays développés dans la tourmente.

Sur le terrain militaire, Pékin est trop réaliste pour défier les Etats-Unis. Néanmoins, cela ne l'empêche pas de titiller son partenaire-rival sur la scène diplomatique. Si elle le voulait, elle pourrait peser significativement sur la Corée du Nord et sa bombe atomique. Mais elle se contente de marchander son influence. De même, elle bloque la plupart des pressions sur l'Iran, allant même jusqu'à lui vendre de l'essence en dépit des sanctions internationales. C'est elle aussi qui tient à bout de bras le régime castriste cubain, auquel elle a accordé des lignes de crédit. Elle espère chaque jour un peu plus qu'elle pourra avaler Taïwan en douceur. Elle manie avec cynisme un soft power très pragmatique et s'amuse que le "consensus de Pékin", le mélange du régime de parti unique et du capitalisme sauvage, soit devenu un modèle pour nombre de pays en voie de développement. L'idée d'un G2 réunissant Washington et Pékin flatte les dignitaires du parti unique chinois.

30 %

C'est la part des étudiants sortis des universités l'an passé qui n'ont pas trouvé de travail. En 2009, 6,1 millions de nouveaux diplômés arriveront sur le marché de l'emploi, mais beaucoup ne trouveront pas de job.

Donc, la Chine inquiète. Mais la Chine s'inquiète aussi. "Elle a réussi une très belle opération de communication, vendant l'idée qu'elle serait la première des grandes économies à sortir de la crise, légitimant par la même occasion son modèle économique et politique", remarque Valérie Niquet, directrice du centre Asie de l'Institut français des relations internationales (Ifri). Pourtant, il y a quelque chose de surfait, presque de mensonger, dans son "miracle économique". "Dans les faits, la Chine est de plus en plus inégalitaire, le partage des fruits de la croissance se faisant de moins en moins en faveur des salariés, notamment des cols bleus, ceux qui font tourner les usines", analyse Jean-François Huchet, le directeur du Centre d'études français sur la Chine contemporaine (CEFC).

 
 
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