
Seule l'élection de Barack Obama à la Maison-Blanche serait à la mesure de la soif d'idéal et de renouveau de nombre d'Américains, jeunes ou moins jeunes.
Même lorsqu'il rêvait tout haut, Martin Luther King se gardait bien d'évoquer le jour où un Américain noir, ou même métis, accéderait à la Maison-Blanche. Passant déjà pour un utopiste auprès de nombre de ses compatriotes à l'époque, sans doute ne voulait-il pas être pris pour un illuminé. Certes, la route est encore longue pour Barack Obama. Mais le retard accumulé par sa rivale semble lui promettre l'investiture démocrate. Dès lors, comment ne pas être tenté, quarante-cinq ans après le fameux discours prononcé au pied du Lincoln Memorial de Washington, d'aller jusqu'au bout du rêve inavoué du futur Prix Nobel de la paix ? Comment ne pas imaginer avec délice, à l'instar des Américains, jeunes et moins jeunes, épris d'idéal et de renouveau après les consternantes années Bush que, d'ici au 4 novembre, le sénateur de l'Illinois parviendra non seulement à être investi par le Parti démocrate mais aussi à battre, au finish, le républicain McCain ? Non pas que ce dernier ou Hillary Clinton n'aient pas les qualités requises pour devenir le 44e président des Etats-Unis. Mais parce que la victoire d'un non White aux allures de J. F. Kennedy constituerait l'une des plus belles pages de l'épopée de la plus grande démocratie du monde, qui fut hier le pays de l'esclavage, de la ségrégation et qui reste celui des ghettos.
Quels enseignements tirerait-on aux Etats-Unis de cet événement historique ? Très probablement, à en juger d'ores et déjà par les commentaires glanés au gré de la lecture de la une du populaire New York Post ou des chroniques de l'élitiste Wall Street Journal, on expliquera ce choix stupéfiant par la crainte obsessionnelle qu'auraient les Américains blancs de passer pour racistes. Bref, ce ne serait pas, ne manquera-t-on pas de déclarer doctement, la consécration des idées d'Obama, tel le refus de l'unilatéralisme et des « guerres idiotes », la reconnaissance des qualités qui ont forcé l'admiration de ses professeurs à Harvard, ni même l'espoir de changement qu'il incarne à 47 ans, mais le triomphe de la mauvaise conscience de l'Amérique des visages pâles.
« Avec Barack Obama, la course à la présidence s'appuie davantage sur la manipulation de la culpabilité blanche que sur le contenu [de son propos] », estime Shelby Steele, chercheur associé de l'université Stanford. Et d'asséner : « S'il n'était pas noir, il ne serait pas arrivé là où il est. » Voilà donc ce qu'on risque d'entendre s'il l'emporte. S'il est battu, on conclura en revanche qu'il « ne faisait pas le poids » face à l'expérience et à la compétence d'Hillary ou au regard du programme de McCain... En somme, ce sera un peu le cas de figure du maréchal Joffre après avoir gagné la bataille de la Marne. On lui contestait la paternité de sa victoire mais, comme le généralissime le rappelait avec humour, « si par malheur cette bataille avait été perdue, tout le monde aurait attribué à moi seul la responsabilité ! ». Espérons qu'il n'en sera pas ainsi pour Barack Obama, dont l'élection traduirait de la part d'un peuple aspirant à se réconcilier avec lui-même une audace admirable, une impressionnante volonté de tourner la page, de regarder vers l'avenir. Evidemment, la contrepartie du new deal que constituerait pour les Américains l'avènement, pour la première fois de leur histoire, d'un président métis dont le livre de référence s'intitule L'Audace d'espérer, serait l'interdiction de décevoir...
« J'ai fait le rêve que mes quatre enfants habiteront un jour une nation où ils seront jugés non pas sur la couleur de leur peau, mais sur leur personnalité, leur caractère », déclarait, incantatoire, Luther King en 1963. C'est à la même aune qu'il faudra juger, si l'incroyable se produit le 4 novembre, la victoire de Barack Obama.

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